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1 octobre 2012

Viens chez moi, j’ai 40 ans et j’habite en coloc’

Les étudiants n’ont plus le monopole de la vie à plusieurs. Qu’ils aient 30 ou 40 ans, de plus en plus d’actifs optent pour la colocation. Pour des raisons financières ou simplement pour trouver un peu de compagnie.

habiter en coloc’
Les personnes actives sont toujours plus nombreuses
à opter pour la
 colocation. Sur les sites d’annonces, leur nombre 
dépasse déjà celui des étudiants.

Olivier n’est ni un inconditionnel de la série Friends ni un aficionado du film L’Auberge espagnole. Il n’est pas non plus nostalgique d’une éventuelle expérience de vie en communauté lorsqu’il était étudiant puisqu’il ne l’a pas connue. Pourtant, à 33 ans, ce père de deux enfants en bas âge et récemment séparé a sauté le pas: depuis le mois de juin, il vit en colocation avec un autre «papa solo» dans une grande maison à Saint-Prex (VD).

Je vis en colocation pour mes enfants. - Olivier, 33 ans

Mis en contact via Facebook grâce à une amie commune, les deux colocs ne se connaissaient pas. Une soirée arrosée d’une ou deux bonnes bouteilles de vin a suffi à les mettre d’accord sur leur future cohabitation. Les deux papas se partagent chacun un étage tout en faisant cuisine, salon et jardin communs pour un loyer total de 4000 francs par mois. On est donc loin de l’appart d’étudiant. Ça tombe bien, c’est justement ce qu’Olivier ne voulait pas. «J’ai choisi cette solution pour offrir une meilleure qualité de vie à mes enfants. Avant ma séparation, je vivais avec eux dans une grande maison et je ne voulais pas qu’ils se retrouvent dans un petit appartement de célibataire les jours où ils sont chez moi.» S’il est évident que ce responsable d’une fondation active dans le développement durable a décidé de partager son logement pour des raisons financières, l’alliance des deux papas solo va plus loin. «Nous venons les deux de vivre une séparation et le fait d’habiter ensemble permet de partager nos soucis. Et puis, nos enfants sont du même âge et s’entendent très bien.» Du coup, les jouets sont achetés en commun et les deux familles ont déjà inauguré le barbecue du jardin.

Un site internet dédié à la coloc’ des 40 ans et plus

L’exemple ne s’arrête pas là. Après «achetons groupés», «habitons groupés» pourrait être le nouveau slogan d’un site dédié à la colocation entre actifs. Enseignants, informaticiens, pilotes, ils sont de plus en plus nombreux à vouloir partager leur toit. En témoignent les chiffres des plates-formes internet dédiées à la cause. Chez easywg.ch, le numéro un des sites de colocation en Suisse (plus de 6000 annonces), les abonnés ont augmenté de 30% cette dernière année. La part des personnes professionnellement actives dépasse désormais celle des étudiants. Le segment est même tellement porteur qu’en France, un site réservé à la colocation des 40 ans et plus (colocation-adulte.fr) a vu le jour en 2009. Trois ans plus tard, il compte plus de 12 000 membres. Le phénomène ne se cantonne pas à la toile. Désormais, on cherche à rencontrer son futur colocataire comme le feraient des célibataires en mal de carnet d’adresses. Preuve en est à Lausanne, où un établissement de la place proposait en début d’année des soirées speed colocation dédiées aux étudiants comme aux actifs.

Les raisons de ce boom sont bien évidemment financières, mais aussi le reflet d’une volonté de sociabilité, comme l’explique le sociologue français Michel Fize (voir à droite). C’est le cas de Dominique, ancien délégué au CICR de 46 ans. Depuis trois mois, il partage son 3 pièces nyonnais avec Jürgen, un Allemand d’une trentaine d’années travaillant dans une entreprise de la région. «Je le fais avant tout pour un motif financier, mais c’est aussi un style de vie qui me plaît, car j’aime rencontrer des gens et apprendre des langues étrangères.» S’ils sont «très différents», les deux colocs se retrouvent régulièrement autour de la table lors du repas du soir. Et Dominique le reconnaît, «c’est agréable de pouvoir discuter avec quelqu’un quand on rentre». Côté factures et corvées ménagères, les deux hommes semblent s’entendre. «On n’est pas très maniaques, rigole Dominique. Pour le frigo, chacun se sert et le remplit lorsqu’il est vide. Concernant le loyer et les charges, j’ai calculé un forfait et chacun a son propre téléphone portable.»

Illustration Andrea Caprez
La crise du logement n’explique qu’en partie ce phénomène.

Un modèle qui peut se révéler dangereux

La cohabitation peut aussi révéler son côté sombre si les choses ne sont pas mises à plat dès le départ. Shampoing mal rebouché, évier rempli de poils, les petits tracas du quotidien ont pour effet d’empoisonner rapidement les relations, avertit Léa, enseignante de 38 ans, trois ans de colocation au compteur. Plus graves encore sont les litiges financiers entre colocataires.

Président de la section vaudoise de l’ASLOCA, l’Association suisse des locataires, César Montalto met en garde contre les colocations conclues d’une simple poignée de main (voir à droite). Et n’allez pas lui vanter les mérites de la coloc’ lorsqu’on gagne sa vie. Car si le modèle paraît séduisant, il est aussi dangereux, prévient-il. La tendance étant avant tout la conséquence de la pénurie de logements qui sévit sur l’arc lémanique et de la flambée des prix qui l’accompagne: «Si une partie de la population choisit ce mode de vie, ce n’est pas un hasard. C’est une façon de demander aux locataires de suppléer aux carences de l’Etat, alors qu’il est de son devoir de construire suffisamment de logements.»

Patrick Rérat
On reste en coloc’ parce qu’on se marie tard. - Patrick Rérat

On reste en coloc’ parce qu’on se marie tard. - Patrick Rérat

La colocation entre adultes n’est-elle vraiment qu’une histoire de gros sous? Le curseur se trouve plutôt entre la contrainte et le choix, estime pour sa part Patrick Rérat, chercheur à l’Institut de géographie de l’Université de Neuchâtel. «L’augmentation des prix des loyers est bien sûr un facteur, mais on sait que la mise en ménage, le mariage et finalement la fondation d’une famille interviennent de plus en plus tard. Durant cette phase de transition, on rencontre beaucoup d’actifs qui auraient pu vivre seuls mais qui ont envie d’un lien social et de s’offrir un grand appartement.» Et comme le résume Léa, la colocation, c’est: «L’avantage de la vie en commun sans les désagréments de la vie en couple.»

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: Andrea Caprez (illustration)