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17 août 2014

Do you speak swiss?

La chronique de Vincent Kaufmann, professeur de sociologie urbaine et d’analyse des mobilités à l' EPFL.

Vincent Kaufmann, professeur de sociologie urbaine et d’analyse 
des mobilités à l' EPFL
Vincent Kaufmann, professeur de sociologie urbaine et d’analyse 
des mobilités à l' EPFL

Depuis quelques années, l’apprentissage des langues nationales est à nouveau au centre d’une polémique en Suisse… Une bonne partie de la Suisse alémanique penche pour l’anglais, langue plus sexy sans doute et réputée très utile pour se débrouiller dans le monde. «Et la cohésion nationale?», crient les détracteurs de cette politique. That is the question!

Dans un pays comme la Suisse, qui n’a jamais été aussi diversifié qu’aujourd’hui sur le plan des nationalités, des religions et des modes de vie, la question de la cohésion se pose de façon aiguë, les résultats de plusieurs votations récentes le montrent. Faire société dans un tel contexte, suppose l’échange et l’engagement mutuel, donc une ou des langues communes. Il n’est en effet pas possible de débattre et d’échanger sans se comprendre verbalement et dans un pays multilingue comme la Suisse, cela implique la maîtrise des langues nationales; en d’autres mots, la cohésion sociale du pays dépend de la capacité de ses habitants à se parler.

Mais il y a dans ce domaine bien des paradoxes. Si on exige de plus en plus du migrant pauvre qu’il maîtrise le français et l’allemand au nom de son intégration, cette attente est beaucoup moins forte à l’égard des cadres internationaux, à qui on pardonne volontiers de ne parler que l’anglais… Il n’est plus alors question d’intégration par la langue et il semble même normal qu’ils ne maîtrisent pas les idiomes locaux… L’anglais est une langue dominante, c’est devenu la lingua franca des échanges internationaux, mais cela dispense-t-il de l’apprentissage des langues nationales?

Il y a en Suisse une forme de provincialisme de l’anglais qui est de plus en plus utilisé dans les échanges internes à la Suisse: parler bien l’anglais permet de se mettre localement en valeur, suggère qu’on est une personne importante, présente d’une manière ou d’une autre sur la scène internationale, c’est une affaire de distinction sociale.

Il est urgent de sortir de ce provincialisme au nom de la cohésion, car cette attitude produit un double signal négatif: il invite le cadre étranger à ne pas apprendre le français ou l’allemand, et il laisse entendre aux Suisses que l’apprentissage de la langue de l’Autre est un luxe ringard et superflu.

© Migros Magazine - Vincent Kaufmann

Nos chroniqueurs sont nos hôtes. Leurs opinions ne reflètent pas forcément celles de la rédaction.

Auteur: Vincent Kaufmann