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14 juillet 2014

Critique de la lenteur

La chronique de Vincent Kaufmann, professeur associé au Laboratoire de sociologie urbaine à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL).

Vincent Kaufmann, professeur associé au Laboratoire de sociologie urbaine à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL).
Vincent Kaufmann, professeur associé au Laboratoire de sociologie urbaine à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL).

Depuis les années 2000, une nouvelle utopie urbaine a émergé autour de la lenteur. L’idée fondamentale est la suivante: il est nécessaire de ralentir – les flux, les rythmes de production, etc. – pour créer les conditions d’un développement urbain durable. L’hypothèse sous-jacente à l’idée de Slow City est que la lenteur est une condition importante de la constitution de liens locaux forts. Alors que la vitesse a été traditionnellement considérée comme un symbole de la productivité et du progrès technique, la lenteur apparaît désormais comme une «innovation» pour mener une nouvelle transition urbaine. Ainsi, Paris s’est engagée depuis plusieurs années dans une stratégie de mise en partage des rues et songe désormais à mettre l’ensemble de la ville en zone 30 km/h.

Se pose cependant la question de savoir ce que ralentir veut dire. La lenteur propre à un mode de vie dépend certes de l’ergonomie de l’espace public et des moyens de transport, mais ce n’est pas parce qu’un espace est aménagé pour favoriser la lenteur qu’il est utilisé comme tel. La lenteur peut aller de pair avec une utilisation intensive des systèmes de communication à distance (smartphone, tablette, ordinateur connectés à internet), utilisation d’ailleurs appuyée par l’équipement de plus en plus fréquent des espaces publics en wifi gratuit. De la même manière, les personnes qui parcourent peu de kilomètres dans la journée réalisent des programmes d’activités plus nombreux et variés que celles réalisant des grandes boucles de mobilité quotidienne.

De plus, force est de constater que les aménagements réalisés au nom de la lenteur se concentrent géographiquement dans les centres-villes et à proximité des gares. Dans les quartiers urbains plus éloignés du centre, ce type d’aménagements est en revanche beaucoup moins fréquent, voire souvent impossible à mettre en place au vu des volumes de trafic automobile. Se pose dès lors une question: la Slow City est-elle vraiment un effort de valorisation et de démocratisation d’une série de qualités urbaines? De par leur caractère très localisé, les politiques de la lenteur n’ont-elles pas pour effet de favoriser la qualité de vie au centre au détriment des quartiers de banlieue denses?

© Migros Magazine – Vincent Kaufmann

Nos chroniqueurs sont nos hôtes. Leurs opinions ne reflètent pas forcément celles de la rédaction.

Auteur: Vincent Kaufmann