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20 janvier 2014

Le grand vide

Vincent Kaufmann, professeur en sociologie urbaine à l'EPFL, s'interroge sur le réaménagement des places publiques.

Vincent Kaufmann, professeur à l’EPFL, Laboratoire de sociologie urbaine.
Vincent Kaufmann, professeur à l’EPFL, Laboratoire de sociologie urbaine.

Les cas de réaménagement de places publiques dans les quartiers et villages, à destination des habitants, se sont multipliés depuis une vingtaine d’années à travers la Suisse.

L’objectif est généralement de proposer un espace public, au sens d’un lieu de rencontres adossé à une centralité de quartier. C’est ainsi que des espaces anciennement dévolus au stationnement et à la circulation automobile sont transformés en espaces piétonniers ou en mails parfois qualifiés par les architectes de grands vides.

La mise en scène par l’esthétisme est alors de mise; des revêtements dallés ou gravillonnés aux subtiles nuances de gris ou de blanc cassé tapissent le sol, sol par ailleurs débarrassé de toute anecdote comme des poubelles, jeux pour enfants ou massifs floraux. Il n’est pas rare que les bancs soient alors utilisés comme chicanes pour empêcher l’accès aux voitures et que l’éclairage public prenne la forme de candélabres design. Dans les versions les plus luxueuses de ces places que nous connaissons tous, une fontaine sculpturale parachève parfois l’œuvre.

La perplexité de certains habitants fait souvent suite à ces réalisations, avec un sentiment double: celui de la confiscation d’un espace autrefois familier et qu’ils ne reconnaissent plus, et en même temps celui de ne pas être à la hauteur du concept d’aménagement qu’ils trouvent froid et quelconque, alors que présenté comme avant-gardiste et relevant d’une démarche quasi artistique.

Nous nous trouvons bien dans un rapport de domination, mais celui-ci est paradoxal. La motivation ayant conduit à la réalisation du «grand vide» est d’offrir une meilleure qualité de vie aux habitants, mais pour bon nombre de ces derniers, il est trop formalisé et théorique pour être appropriable. La sophistication tue la spontanéité et son absence est souvent préférable.

Un espace public se construit à partir des usages, il ne se décrète pas. De ce point de vue, la qualité de vie dans un espace public c’est d’abord des bancs à l’ombre, des places de parc et des jeux pour les enfants.

© Migros Magazine - Vincent Kaufmann

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Auteur: Vincent Kaufmann