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20 octobre 2016

Vincent Menuz : «Mourir est devenu aujourd’hui une faute morale»

Biologiste de formation, le Genevois Vincent Menuz s’est spécialisé dans la sociologie de la santé. Il montre comment la lutte contre le vieillissement et la recherche de la prolongation de la vie aboutissent à une culpabilisation des patients.

Vincent Menuz
Vincent Menuz, docteur en biologie, spécialisé dans la sociologie de la santé.

Comment en êtes-vous venu à vous intéresser aux problèmes éthiques et sociaux qui se posent désormais dans le domaine de la santé?

Lors de mon doctorat en biologie à l’Université de Genève, j’ai travaillé sur des petits vers qui ont environ 1000 cellules. J’ai essayé de comprendre comment ils faisaient pour vivre sans oxygène – c’est une de leurs particularités. Pour ce faire, j’ai dû fabriquer des animaux transgéniques. J’ai intégré dans ces animaux des séquences d’ADN qu’ils n’avaient pas naturellement, pris sur une méduse.

Je me suis rendu compte qu’en huit ans d’études, on pouvait être capable de modifier un organisme vivant, de créer un organisme qui n’existe pas dans la nature.

Et ça vous a posé un problème?

Je me suis interrogé sur ce pouvoir que j’avais de modifier la vie selon mes envies et les besoins de mes recherches. Je me suis aussi demandé: qu’est-ce que l’on va faire de mes résultats? Je me suis intéressé alors à la bioéthique et, dans ce cadre, à réfléchir à l’amélioration humaine, c’est-à-dire l’utilisation des technologies modernes pour améliorer le fonctionnement physique, cognitif et psychologique d’un être humain. Je me suis spécialisé particulièrement dans la
sociologie de la santé.

Plus précisément...

Parmi les motivations qui poussent les individus à avoir recours à la technologie pour améliorer leur biologie, on trouve l’idée de ralentir le vieillissement et prolonger la durée de la vie indéfiniment. Le concept de mortalité en général influence la recherche sur le vieillissement, mais aussi la conception de nos contemporains dans la société de tous les jours. Nos sociétés ont intégré parfaitement l’idée d’immortalité, aussi bien à l’échelle politique que chez les individus.

Ce n’est pas tellement que nous souhaitions devenir immortels, c’est plutôt qu’on nous incite à oublier que nous sommes mortels.

Sans nous en rendre compte, nous avons tendance à nous comporter pour répondre à des impératifs d’immortalité.

Comment cela se traduit-il?

Dans la volonté des chercheurs de travailler sur ces questions, il y a fondamentalement la volonté de sauver le plus de vies possible, de repousser la mort le plus loin possible. Et ça, c’est une idée transhumaniste, un mouvement de pensée qui propose de transformer radicalement l’être humain avec des outils technologiques contemporains. Cette démarche peut faire un peu peur, on la dépeint souvent comme catastrophique. Alors qu’en réalité nous sommes déjà dedans. Le petit appareil avec lequel vous m’enregistrez n’est rien d’autre qu’une amélioration de votre mémoire. Nous avons déjà intégré comme cela plein d’outils qui améliorent l’humain, nous sommes entrés dans cette logique.

Vincent Menuz mange une tartine de médicament.
Vincent Menuz

Et en quoi cela serait-il gênant?

Nous sommes dans un contexte particulier où de plus en plus d’individus vieillissent, ce qui est très bien: cela veut dire qu’il y a de moins en moins de gens qui meurent de maladies infantiles, d’accidents de la route, de maladies diverses en cours d’existence. Je ne critique pas cela. Le problème c’est qu’à partir du moment où il y a de plus en plus de gens qui vieillissent, il y en a de plus en plus qui vont développer des maladies dites chroniques – diabète, maladies cardiovasculaires, cancer, etc. Le nombre de patients explose et, avec lui, les coûts de la santé.

Avec quelles conséquences?

Certains organismes de santé sont en train de mettre en place des stratégies de prévention qui ont pour objectif que les individus se comportent de façon à ne pas tomber malades, ou en tout cas le plus tard possible. Le risque, c’est que ceux qui tomberont malades seront considérés comme suspects, comme ceux qui n’ont pas su adopter les comportements attendus. On va donc les culpabiliser, les responsabiliser, en leur faisant croire que s’ils tombent malades, c’est de leur faute.

Une sorte de complot contre les malades?

Non, c’est juste que les campagnes qui sont faites – manger des fruits et légumes tous les jours, effectuer 10 000 pas – ne sont la plupart du temps ancrées dans rien de scientifique. On sait aussi que l’effet ne sera pas le même chez vous que chez moi, parce que les besoins ne sont pas les mêmes.

On crée une espèce de norme et si vous n’êtes pas dedans, on vous convainc que vous allez tomber malade et donc être responsable de faire augmenter les coûts.

Vous avez des assurances qui récompensent ceux qui se comportent bien. Les autres, ceux qui ne peuvent pas ou qui n’y arrivent pas, que fait-on avec eux?

Dans un contexte d’explosion des coûts, l’idée de responsabilisation ne se justifie-t-elle pas quand même un peu?

On fait croire aux gens que s’ils se comportent correctement, ils vivront plus longtemps et ne seront pas malades, alors qu’en réalité ne pas être malade, c’est surtout une question de chance. Vous pouvez faire tout le sport que vous voulez, manger correctement et développer quand même un cancer à 45 ans. Une étude récente montre que deux tiers des cancers n’auraient pas pu être évités, quel que soit le comportement de la personne. On fait peur aux gens, à ceux qui ne suivent pas les normes et qui sont donc responsables de leur mauvaise santé, alors que ce n’est pas forcément vrai.

On monte les individus les uns contre les autres, on diminue la solidarité: «Il n’y a pas de raison que je paie pour ceux qui sont malades par leur faute.» Alors que les trois quarts du temps ce n’est justement pas de leur faute.

Ce qui vous fait dire qu’on ne meurt plus parce que c’est notre destin, mais parce que l’on est paresseux...

Je dénonce cette espèce de dynamique qui s’est mise en place où l’on manipule un peu les gens et où l’on stigmatise beaucoup les comportements qui sont considérés comme déviants. C’est pour cela que je dis que mourir est devenu une faute morale aujourd’hui. Quand quelqu’un meurt, on va essayer de trouver ce qu’il a bien pu faire de faux. Quelqu’un qui meurt à 60 ans d’un cancer du poumon, c’est parce qu’il a fumé, etc. C’est donc sa faute. Par contre, on est très démuni quand une personne de 50 ans, sportive et qui mange très bien, fait un infarctus. On n’en parle très peu, mais ça existe.

Un scientifique derrière un casque de guerrier.

De plus en plus de scientifiques semblent croire désormais l’immortalité possible. Vous, y croyez-vous?

Non, absolument pas. Ne jamais mourir, d’abord qu’est-ce que cela veut dire? Je crois qu’il n’y a personne fondamentalement qui travaille dans un laboratoire en se disant: «Je suis là pour trouver le secret de l’immortalité.» Avec un peu d’humilité, on se rend compte que ce n’est pas tellement possible. Quand on fait un peu de biologie, on se rend compte que ne jamais mourir est difficilement envisageable.

Pourtant, il existe des projets importants dans cette direction...

Oui, comme celui de Google qui aimerait trouver des solutions contre la mort. Un chercheur russe travaille aussi là-dessus, il y a le gérontologue Aubrey de Grey (cliquez pour lire l'entretien que nous avions réalisé avec lui) qui pousse pour qu’on développe des stratégies de recherche avec une visée d’une vie très longue. Je pense que ces gens-là sont surtout dans la provocation. Leur discours est de dire: «Arrêtons de raisonner trop logiquement, soyons plus intuitifs: chercher l’immortalité pourquoi pas après tout, qu’est-ce qui nous en empêche?»

Où en est-on aujourd’hui de ces tentatives de prolongation de la durée de la vie?

Des chercheurs expliquent qu’il suffirait de déplacer le moment où arrivent les maladies, entre 45 et 60 ans généralement. De parvenir à ce qu’elles ne commencent que vers la toute fin de vie, vers 85 ans. L’idée est d’augmenter la durée de la qualité de la vie en évitant toutes les maladies chroniques comme le cancer, le diabète. Certains postulent qu’il sera possible de vivre jusqu’à 120 ans, puis­qu’un être humain Jeanne Calment, y est déjà parvenu. On compte d’ailleurs déjà pas mal de centenaires surtout dans les pays industrialisés.

Mais arriver à 120 ans en étant malade les quarante dernières années, soit le tiers de sa vie, ça ne va pas.

Il s’agit donc de repousser les maladies et on retrouve ces fameux messages culpabilisants déjà évoqués.

Le jeu en vaut peut-être la chandelle, non?

Le problème de ces messages, c’est que ce sont les mêmes que ceux de ma grand-mère: il faut manger, mais pas trop, il faut dormir mais pas trop. On en revient aux vieux proverbes, comme celui qu’un bon ami à moi cite tout le temps, du genre: «Trop ou trop peu gâtent tous les jeux.» Bref, on est dans la «bonsensiologie», comme dirait Denis Duboule (professeur de génétique et de génomique à l’Université de Genève et à l’EPFL, ndlr), alors qu’en réalité on ne sait pas bien quels sont les comportements à adopter pour obtenir une longévité optimale. On ne sait pas quelle quantité de féculents il faudrait manger, quelle quantité de légumes, etc.

N’y a-t-il quand même pas des normes sérieuses qui peuvent être établies?

Oui. Sauf que personne n’est normal. Tout le monde est un individu unique. Biologiquement, je fonctionne à peu près comme tout le monde. A peu près, mais pas tout à fait. Chacun a des contraintes différentes selon son passé, l’environnement dans lequel il a baigné, ses gènes, etc. Il y a par exemple des gens qui vivent avec une haute pression artérielle sans aucun problème: est-ce qu’il faudrait quand même la leur faire baisser? Ces gens-là sont-ils anormaux? Faut-il les obliger à rentrer dans la norme fixée? Il y a des gens qui ont tous les critères de l’obésité, mais aucun des problèmes liés à l’obésité – problème cardiaque, cancer, diabète – que des gens en parfaite forme physique développeront pourtant.

Et les organes artificiels?

Le cœur artificiel, c’est une question de quelques années et il fonctionnera bien mieux que notre cœur. Il y a déjà des prothèses incroyables qui sont mises au point, que vous contrôlez directement avec votre cerveau. Et on peut supposer que dans vingt ans elles seront bien plus sensibles et précises que maintenant, elles fonctionneront peut être même mieux que vos organes biologiques.

Vous n’avez rien contre ce genre d’amélioration?

Il n’y a aucune amélioration qui me pose un problème. Ce qui me pose un problème, c’est le fait que l’on soit obligé de les utiliser. Que l’on n’aura pas le choix. J’ai appris récemment qu’on avait réussi à faire se développer des embryons humains en laboratoire, jusqu’à treize jours. En plus, aujourd’hui, il est possible de gérer des naissances prématurées à six mois de grossesse, en couveuse. Il y a de bonnes chances pour qu’on arrive un jour à combler le laps de temps entre les deux, c’est-à-dire à faire pousser des embryons humains dans une couveuse du début à la fin. Ça éviterait beaucoup de souffrance, beaucoup de coûts et tous les risques liés à la grossesse. Le problème, c’est qu’alors il n’est pas sûr qu’on ait encore le choix d’avoir un enfant normalement. Ce serait probablement considéré comme trop dangereux, les assurances pourraient ne plus rembourser puisqu’il existerait une solution sans aucun risque, sans médicaments.

C’est cela qui me fait peur, la mise en place de ce que l’on appelle une coercition passive.

C’est-à-dire?

Personne ne vous oblige à utiliser un smartphone, mais sans smartphone, vous ne pouvez pas travailler, et la vie sociale se complique. Mes travaux de recherche me conduisent sans cesse vers cette logique. Au départ, on nous présente cela comme un choix, mais à partir du moment où cela se normalise, où de plus en plus de gens l’utilisent, cela devient la norme. On n’a pas d’autres choix alors que de prendre le train en marche, sinon on est laissé sur le côté.

L’amélioration humaine, je trouve cela génial, à partir du moment où il n’y a personne qui y est forcé, mais je pense que l’on sera tous forcés.

Vincent Menuz

Texte © Migros Magazine – Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Guillaume Megevand