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5 janvier 2017

«Je me sens profondément suisse»

A l’affiche du film «Dalida», dès mercredi dans les salles, Vincent Perez vient également de sortir son troisième film en tant que réalisateur, «Seul dans Berlin». Sa carrière internationale et sa fringale de voyages n’ont toutefois pas fait oublier à cet artiste hyperactif ses racines helvétiques.

Portrait de Vincent Perez
Dans le film «Dalida», Vincent Perez incarne Eddie Barclay, qui a dominé le monde musical français pendant des années (Photo: RIA Novosti).

Vous considérez-vous comme un fan de Dalida?

Au même titre que Claude François, Sheila, Charles Aznavour, Johnny Hallyday, et bien d’autres encore, Dalida fait partie des stars de la chanson française qui ont peuplé mon enfance, celles dont on parlait beaucoup, et qu’on voyait souvent à la télévision. C’est une femme touchante, qui m’a toujours plu, et ses titres restent mythiques.

Finalement, ce n’est pas vraiment une question de l’aimer ou de ne pas l’aimer: elle était là, sa musique était puissante et elle fait partie du patrimoine culturel de la France, de l’Europe et même d’un peu plus loin.

Le film a-t-il changé votre perception de la chanteuse?

Je connaissais déjà un peu son parcours et je conservais un vague souvenir de ses relations tourmentées avec les hommes, qui se terminaient souvent de manière tragique. C’était une femme qui cherchait l’amour et qui n’arrivait pas à le trouver. Lisa Azuelos (la réalisatrice, ndlr) a réussi à redonner vie à cette histoire sans faire tomber de manière excessive le personnage dans l’égocentrisme de la douleur. Pour répondre à votre question, le biopic m’a donc apporté un éclaircissement sur Dalida, et mes souvenirs sont aujourd’hui mêlés aux images du film. D’ailleurs, lors de la projection à l’Olympia, devant une salle comble, c’était comme si elle revivait sur scène, c’était assez incroyable. J’étais assis à côté d’Orlando, son frère, et il a pleuré à plusieurs reprises.

Connaissiez-vous bien le personnage d’Eddie Barclay, que vous interprétez?

Pas très bien, même si je l’ai rencontré une fois à Saint-Tropez, à la fin des années 1980, ou peut-être au début des années 1990, lors d’une de ses fameuses nuits blanches. Mais je n’en garde qu’un souvenir lointain. Cela dit, c’était un personnage très charismatique.

La carrière d'Eddie Barclay est hallucinante, il a vraiment tenu les rênes du monde musical pendant de nombreuses années.

Même s’il n’est pas très présent dans le film, c’est une chance pour moi de pouvoir l’incarner, et j’y ai pris beaucoup de plaisir. Curieusement, c’est venu assez naturellement, pourtant je ne pensais pas vraiment lui ressembler. Mais au final, avec la petite moustache, il y a quelque chose...

On trouve également à l’affiche en ce moment votre troisième film en tant que réalisateur, «Seul dans Berlin», qui raconte la lutte discrète menée par un couple allemand contre le régime nazi en 1940. Pourquoi avoir choisi un tel sujet?

Ma mère est d’origine allemande.

C’était donc une manière d’explorer une partie de moi-même, de mes racines, en creusant du côté de cette Allemagne qui a chamboulé l’histoire de ma famille.

Ce film, basé sur un roman de Hans Fallada lui-même inspiré d’une histoire vraie, tente de répondre à des questions majeures de mon existence: que s’est-il réellement passé en Allemagne durant cette période, comment un peuple entier a-t-il pu s’engouffrer dans une telle folie, comment l’humanité peut-elle basculer dans une telle barbarie? C’est aussi l’histoire d’amour qui m’a beaucoup touché, celle de ce couple qui s’unit contre le nazisme. Comme si l’amour rendait la petitesse des hommes presque secondaire.

Vous avez aussi évoqué un parallèle avec l’histoire de votre grand-père paternel, qui s’est battu contre le régime fasciste de Franco…

Il a en effet été fusillé par les franquistes lorsqu’il avait seulement 25 ans. Pour moi, il incarne, de même que les protagonistes de «Seul dans Berlin», l’héroïsme de ces personnes dont on ne parle pas, que l’on oublie, et qui pourtant ont donné leur vie pour une cause.

Ce film, c’est une manière de leur rendre hommage, de montrer que les héros ne sont pas seulement ceux qu’on trouve dans les livres d’histoire.

Votre père est donc espagnol, votre mère d’origine allemande, vous êtes né en Suisse, vivez en France et menez une carrière internationale… Finalement, où sont vos racines?

Vaste question! Je me sens profondément suisse, probablement parce que je suis né dans ce pays et que j’y ai grandi. Les racines, ça reste le terreau dans lequel la plante pousse. Mais je suis un Suisse «mixte», et je me considère aujourd’hui comme un citoyen du monde: je voyage beaucoup et j’aime me plonger dans d’autres cultures, les absorber.

La question de l’identité me fascine, qu’elle soit nationale ou culturelle. On trouve aujourd’hui de tels mélanges…

Regardez mes enfants: ils ont des passeports suisses et français, mais leur sang est espagnol, allemand, français et sénégalais (par leur mère, ndlr). A ce sujet, je prépare justement une exposition à la Maison européenne de la photographie (MEP) à Paris autour de la question identitaire, une série de portraits de Parisiens venus d’Afrique.

C’est vrai que vous cumulez les casquettes! En plus de vos activités d’acteur et de réalisateur, vous êtes aussi photographe. Vous avez même été formé à Vevey, n’est-ce pas?

Oui, mais je ne sais pas si je peux vraiment dire que je suis photographe. En tout cas, cette activité commence à prendre de plus en plus d’importance dans mon quotidien. L’exposition à la MEP représente une sorte de Graal. J’ai également un projet de livre, qui paraîtra au mois d’octobre, en collaboration avec un autre photographe, Olivier Roulin.

Quel en est le thème?

Les Russes. On va essayer de photographier la vastitude de la culture russe à travers des portraits. Il y a quelque temps, nous étions à Arkhangelsk, au nord du pays, vers la mer Blanche, et début janvier nous repartons, cette fois-ci près de la frontière avec la Mongolie, dans des coins reculés.

Pourquoi ce besoin de renouer avec la photographie?

C’est venu avec mon passage à la réalisation. Et puis, ça me travaillait. C’est une manière supplémentaire d’explorer mon moi intérieur et

cela me permet de rester éveillé, en alerte par rapport à ma vocation artistique, de toujours me remettre en question, de creuser des thématiques de manière plus rapide qu’en tournant un film.

Je suis quelqu’un d’assez actif. Mais finalement, que je joue, que je réalise ou que je fasse de la photo, tout cela se rejoint.

Après votre dernier film, «Si j’étais toi», vous aviez décidé de mettre un terme à votre carrière de réalisateur. Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis?

Il me semblait que je n’avais plus d’histoires à raconter. Mais le livre «Seul dans Berlin» m’a donné une direction et je l’ai suivie. A présent, j’y vois plus clair dans mon avenir.

Du coup, vous avez envie de continuer dans la réalisation?

Oui, j’ai plein d’idées que je suis en train de développer. Je vais bientôt réaliser le casting de mon prochain film, en février. C’est un thriller psychologique, une histoire que j’ai inventée, mais je ne peux pas encore en dire plus.

Y a-t-il encore un rôle que vous rêvez d’incarner? Il y a quelques années, vous évoquiez votre envie de jouer Guillaume Tell...

Oui, c’est vrai, j’ai même commencé à écrire un scénario, je l’ai sous le coude, c’est un projet assez ambitieux, donc ce serait plutôt pour une production internationale. Mais ce n’est pas encore à l’ordre du jour. On verra bien... Sinon, plutôt qu’un rôle précis, c’est surtout l’envie de travailler avec des grands réalisateurs qui me porte. Je suis actuellement en tournage avec Roman Polanski.

Une telle expérience vous redonne le ton, vous redécouvrez le cinéma en tant qu’art. Même si on tourne encore aujour­d’hui de grands films, c’est quand même une espèce en voie de disparition…

Texte: © Migros Magazine | Tania Araman

Auteur: Tania Araman