Archives
18 janvier 2017

Vittoria Cesari Lusso: «Le rôle des grands-parents est à inventer»

Malentendus, divergences d’opinions, vieilles rancœurs… La relation entre parents et grands-parents est rarement un long fleuve tranquille. Mais ce lien, selon la psychologue italo-suisse Vittoria Cesari Lusso, est à ce point important qu’il mérite qu’on le soigne.

Pour Vittoria Cesari Lusso, 
les relations entre parents 
et grands-parents sont plus 
complexes aujourd’hui qu’hier.
Pour Vittoria Cesari Lusso, les relations entre parents et grands-parents sont plus complexes aujourd’hui qu’hier.

Les relations entre parents et grands-parents paraissent plus compliquées aujourd’hui qu’hier. C’est un sentiment que vous partagez?

Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, il y a trois, quatre générations qui vivent et se côtoient pendant de longues années. Pour la première fois aussi, la génération qui est à l’automne et à l’hiver de la vie est plus nombreuse que celle qui est au printemps et à l’été. Pour la première fois, il y a des modèles familiaux éclatés, diversifiés, multicolores, etc. Et puis, pour la première fois, les générations des parents et des grands-parents ont des idéaux de relations familiales démocratiques, donc non ­autoritaires. Alors forcément, c’est plus complexe aujourd’hui qu’hier.

D’où l’importance du dialogue entre générations?

De la négociation et de la communication, oui. Nous sous-estimons encore l’impact qu’ont tous les phénomènes dont je viens de parler sur la relation. Parce que les rôles, les règles et les hiérarchies ne sont plus codifiés comme avant.

Dans le bon sens, parce que la famille d’autrefois ressemblait un peu à l’armée: les aînés donnaient des ordres et on obéissait.

C’était facile! Le modèle familial, au moins dans l’idéal, n’est plus celui-là et c’est tant mieux. Nous vivons dans de nouvelles complexités et cela exige donc de nouvelles compétences. Et dans ce contexte, il s’avère vraiment essentiel de soigner les relations entre générations.

Pour les grands-parents, c’est un véritable apprentissage...

Le rôle des grands-parents n’est codifié nulle part. Il est laissé au bon vouloir, au pouvoir, aux devoirs de chacun, c’est le fruit de négociations et d’accords passés entre les deux générations. Ce rôle-là est effectivement à inventer. Ce qui émerge, dans les témoignages que j’ai recueillis dans le cadre des recherches que je mène depuis une quinzaine d’années ainsi que dans l’étude en cours pilotée avec des collègues de l’Université de Neuchâtel, c’est que

dans pas mal de situations il y a un moment de crise dans la relation.

C’est comme si les parents pédalent selon leurs habitudes et les grands-parents selon les leurs, et que cela débouche sur un moment de crispation qui peut durer un jour, une année ou plus.

Pour Vittoria Cesari Lusso, le grand défi consiste à trouver la bonne distance entre parents et grands-parents.
Pour Vittoria Cesari Lusso, le grand défi consiste à trouver la bonne distance entre parents et grands-parents.

Une crise salutaire?

Oui, une crise qui fait grandir, qui pousse les grands-parents à «lâcher prise» par rapport au schéma qu’ils ont tendance à reproduire spontanément. C’est émouvant de voir ainsi des gens de 60, 70 ans se remettre en question parce qu’ils doivent s’ajuster dans la relation à l’autre.

Autre source potentielle de crispation: les nouveaux moyens de communication...

Ça peut être un cadeau ou un poison. Ces nouveaux outils – SMS, mails… – rendent la communication plus rapide et plus instantanée. Si les relations sont bonnes, c’est bien. Mais s’il y a des tensions, ça risque de les exaspérer encore. Par conséquent,

il faut se méfier des nouveaux moyens de communication, qui annulent l’espace et le temps de réflexion, lorsqu’il y a des conflits au sein de la famille.

Parce que cela ne fait que mettre de l’huile sur le feu et peut même nous entraîner dans des spirales négatives dont il est difficile ensuite de sortir.

Nouveaux moyens de communication ou pas, l’arrivée des petits- enfants chamboule les relations familiales, rapproche les générations… Pour le meilleur et parfois pour le pire aussi!

Selon des données recueillies assez récemment par un collègue, 65% des grands-parents âgés entre 55 et 65 ans remplissent des tâches de garde pendant la semaine. Dans la décennie suivante, ce sont encore près de 60% des grands-parents qui sont sollicités régulièrement. Donc, l’arrivée d’un petit-enfant, ça intensifie les contacts. Dans le bon ou le mauvais sens, tout dépend. Mais il ne faut pas oublier que sans tensions, personne n’évolue.

Il y a même des grands-parents qui sont de garde pratiquement à plein temps, jusqu’à l’épuisement parfois…

Il existe des cas de ce type, mais c’est très rare. J’ai vu des grands-parents qui se mettent totalement à disposition, ce qui n’est pas souhaitable.

Il faut être disponible, mais pas à disposition, comme me le disait un grand-papa.

Déjà parce qu’on n’est plus au sommet de sa forme quand on a l’âge d’être grands-parents, et que s’occuper d’un petit-enfant est une tâche assez lourde.

La difficulté, autant pour les parents que les grands-parents, c’est de trouver la bonne distance?

Comment parvenir à être ni trop envahissant ni trop distant? Ce n’est pas un équilibre facile à trouver. Il faut arriver à être disponible sans s’imposer. Trouver la juste distance, ce n’est d’ailleurs pas une question à poser à un spécialiste, mais à débattre en famille, entre générations.

Quelle est la bonne distance pour toi et pour moi?

Cette question est cruciale et il faut se la poser constamment, car la situation change au fur et à mesure que l’enfant grandit.

Une question cruciale, mais qui est finalement peu débattue au sein des familles...

Pourquoi? Parce qu’on ne s’intéresse pas à ce que l’autre pense. Du coup, on crée des malentendus sur la base d’une mauvaise interprétation. C’est une des difficultés de la communication. N’imaginez pas savoir ce que l’autre pense, vous ne pouvez pas le deviner! Même si c’est mon propre enfant, je ne sais pas toujours quels sont ses goûts, ses intérêts, ses envies, ses valeurs ou ses souhaits notamment en matière d’éducation. En fait, je ne le connais pas vraiment...

Et le terrain est encore davantage miné avec un gendre ou une belle-fille, non?

Oui, car là nous sommes dans ce que j’appellerais une relation interculturelle.

C’est un peu comme si ces derniers venaient d’une autre planète avec les problèmes de communication que cela peut engendrer.

Au contraire de la relation mère-fille où il existe souvent une grande complicité…

C’est ce que l’on pense et ça se vérifie la plupart du temps. Mais il peut y avoir de grandes tensions aussi, notamment quand les mères se mêlent de tout. Il y a d’ailleurs pas mal de jeunes mamans qui me disent: «Après vingt-quatre heures passées à la maison avec ma mère, je me réjouis qu’elle s’en aille!» Dans la relation mère-fille, il y a un travail de séparation à faire et c’est parfois compliqué de prendre de la distance.

Les grands-parents ne devraient-ils pas avant tout éviter de se mêler de l’éducation de leurs petits-enfants?

Les règles concernant l’éducation sont effectivement souvent sources de conflits. Mais il ne faut pas pour autant se désintéresser de l’éducation quand on est grands-parents. Il s’agit toutefois de le faire avec une certaine décontraction, parce qu’il y a des parents qui sont en première ligne, qui fixent des règles et des limites.

Pourquoi ça passe dans certains cas et que ça casse dans d’autres?

Ça se passe bien s’il y a de la confiance et de l’affection à la base du lien entre parents et grands-parents. S’il n’y a pas cela, il ne faut en tout cas pas espérer que l’arrivée d’un petit-enfant permettra de recoller les morceaux. Au contraire, les vieilles rancœurs, les grands reproches risquent fort de ressortir à cette occasion.

S’il y a bien un conseil à donner aux grands-parents, c’est de régler les problèmes relationnels avant la naissance d’un petit-­enfant.

Ils ne doivent pas espérer que tout changera avec le petit ange!

Pour vous finalement, c’est quoi les grands-parents idéaux?

Ce sont ceux qui savent utiliser l’expérience de l’âge pour mieux communiquer, pour poser des questions de manière à mieux savoir qui est l’autre et donc à prendre la bonne distance. Ça ne signifie pas qu’ils sont nés parfaits, ça veut dire simplement qu’ils ont appris des choses à travers les crises qu’ils ont traversées.

Vittoria Cesari Lusso
Vittoria Cesari Lusso

Bio express

1942 Naissance de Vittoria Cesari Lusso dans le Piémont (I).
1967 Devient mère à la naissance de son fils unique.

1969 Licence en sciences économiques à Turin (I).
1990 Professeure successivement dans les Universités de Neuchâtel et de Suisse italienne.
1996 Doctorat en psychologie à l’Université de Neuchâtel.
2001 Devient grand-mère à la naissance de son petit-fils.
2003 Entre comme mem­bre actif dans l’Association l’Ecole des grands-parents.
2016 Sortie du livre Parents et grands-parents: rivaux ou alliés?

* A lire: «Parents et grands-parents: rivaux ou alliés?», Dr Vittoria Cesari Lusso, Ed. Favre. Disponible sur www.exlibris.ch

© Migros Magazine: Texte Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Jeremy Bierer