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10 septembre 2012

«Vivre jusqu’à 150 ans? Une hypothèse plausible»

Exister mieux et plus longtemps: voilà ce que prône Astrid Stuckelberger. Chargée d’enseignement et de recherche à l’Institut de médecine préventive et sociale à Genève, elle publie en septembre un «Guide des médecines anti-âge».

Portrait d'Astrid Stuckelberger
Astrid Stuckelberger: "Aujourd'hui nous sommes en mesure d'éviter les viellesses misérables".

Mourir jeune, mais le plus tard possible: voilà, en quelques mots, le propos de votre ouvrage?

Exactement. Le plus tard possible, non seulement en bonne santé, mais également en conservant jusqu’au bout une excellente qualité de vie, en agissant sur l’apparence et en maintenant à un haut niveau les performances fonctionnelles, sensorielles et métaboliques. Nous devons aller à l’encontre de nos idées préconçues sur le vieillissement, qui continue trop souvent à être synonyme de déclin et de dégénérescence. Aujourd’hui, nous sommes en mesure d’éviter les vieillesses misérables, et même d’agir lorsque certaines pathologies sont déjà installées, comme une cataracte ou une perte d’audition.

La médecine anti-âge regroupe donc tout un arsenal de traitements. Pouvez-vous nous en donner un aperçu?

Pour résumer, on peut considérer le corps comme une machine: on intervient aussi bien sur le moteur que sur le revêtement extérieur. La médecine anti-âge regroupe donc des domaines tels que la nutrition, l’endocrinologie – les traitements aux hormones – la pharmaceutique, mais aussi la chirurgie esthétique, l’orthopédie, et bien d’autres encore. Nous attachons également beaucoup d’importance à l’environnement, au style de vie. Nous nous sommes notamment rendu compte que les personnes âgées qui pratiquent un exercice physique ont des télomères beaucoup plus longs que les autres.

Des télomères?

Oui: ces capuchons situés à l’extrémité des chromosomes sont considérés comme des biomarqueurs du vieillissement, ils raccourcissent avec le temps. Nous constatons donc ici que l’exercice physique a un impact très profond sur notre structure interne, avec des conséquences sur le processus de maintien et de régénération, et ce, même au niveau mental.

Plutôt que de médecine anti-âge, ne devrait-on pas parler de médecine anti-vieillissement?

Oui, mais il fallait trouver un nom sexy. Cela dit, beaucoup de personnes réagissent de manière très vive à ce terme d’anti-âge, comme si nous nous attaquions aux vieux. Bien au contraire, il s’agit de lutter contre la négligence, l’exclusion, la discrimination dont ils sont victimes, notamment en médecine. Comme s’il fallait accepter le vieillis­sement pathologique, comme s’il était naturel qu’ils perdent la mémoire, la vue, l’audition. En maintenant cette croyance, on commet un crime en quel­que sorte.

Vous y allez fort!

Peut-être, mais en tous les cas, on participe à rendre malades les personnes âgées. Et le taux de suicides chez elles est plus élevé que dans n’importe quel autre groupe de la population. Il faut avouer qu’elles-mêmes s’autodiscriminent, en se persuadant qu’elles sont trop vieilles pour essayer de courir, pour reprendre des études, etc. Elles restent enfermées chez elles et leur champ d’action, de vie, se réduit comme peau de chagrin à la cuisine, à la télévision et finalement à un fauteuil.

Astrid Stuckelberger: «De nombreuses cliniques privées pratiquent déjà la thérapie cellulaire.»
Astrid Stuckelberger: «De nombreuses cliniques privées pratiquent déjà la thérapie cellulaire.»

D’autant qu’il est difficile de nos jours de déterminer quand on devient vieux...

Il existe plusieurs âges: le chronologique, bien sûr, que l’on calcule en fonction de la date de naissance; le biologique, qui se détermine à l’aide des biomarqueurs, de l’état des muscles, des os; l’administratif, qui est notamment marqué par la retraite; le bio-social, dont la ménopause est l’une des étapes; et enfin le socio-généalogique, lorsque par exemple une femme devient grand-mère. Certaines de ces notions datent encore du siècle dernier et contribuent à enfermer les personnes d’un certain âge dans une prison corporelle et sociale, comme l’idée largement répandue que l’on doit se reposer une fois arrivé à la retraite. Or, les records de longévité que je mentionne dans mon ouvrage –une marathonienne de 92 ans, un skieur de 91 ans, un alpiniste de 76 ans – cassent ces images poussiéreuses.

Il s’agit là tout de même de cas extrêmes...

Oui, mais ils ouvrent une voie, ils montrent que l’on peut demeurer très actif jusqu’à tard dans sa vie. On parle dans ce cas-là de super-vieillissement.

Qu’entendez-vous par là?

Qu’il ne s’agit plus uniquement de maintenir les personnes âgées en bonne santé, mais également de doper leurs performances, d’atteindre des buts – comme courir un marathon – qui leur paraissaient peut-être inaccessibles lorsqu’elles étaient plus jeunes. Cela est possible notamment grâce aux progrès des thérapies cellulaires et des interventions hormonales.

Nous sommes donc aujourd’hui en mesure de renverser la vapeur du vieillissement. N’est-ce pas aller contre la nature?

Mais toute intervention médicale est anti-nature par définition! La notion de normalité dans le vieillissement est en train de changer. Bien entendu, le public est assez conservateur, et il existe encore de nombreux médecins, de nombreux gériatres, qui sont réticents. Le bio-hacking, c’est-à-dire tout ce qui est implants et appareils bioniques, suscite notamment beaucoup de polémique.

On peut comprendre qu’il existe un certain malaise face à cette ingérence de la technologie dans le corps. Ce sera bientôt à se demander où finit l’humain, où commence le robot!

Nous sommes encore influencés aujourd’hui par la pensée chrétienne, religieuse, selon laquelle il ne faut pas toucher à la nature. Mais notre conception du corps est en train de changer, il suffit de regarder les jeunes pour s’en convaincre: entre les tatouages et les piercings, ils customisent leur corps. Ils seront les premiers à mettre des implants pour déterminer le nombre de kilomètres qu’ils auront couru, la quantité de nutriments qu’ils auront ingérés. Ceci dit, il existe encore un certain malaise qui date des guerres, durant lesquelles on a souvent voulu modifier les corps des gens à leur insu. Et le syndrome de Frankenstein hante encore les esprits.

C’est vrai qu’un petit parfum de science-fiction souffle sur la médecine anti-âge...

Oui, et je trouve cela très réjouissant. Avec les progrès de la médecine et de la technologie, les paraplégiques pourront bientôt remarcher, les aveugles revoir, les sourds réentendre. Une vraie révolution! Comment combattre un tel argument en faveur de cette nouvelle médecine?

Vous mentionnez dans votre livre Aubrey de Grey, qui affirme que l’homme qui vivra jusqu’à 1000 ans est déjà né. Etes-vous d’accord avec lui?

Aubrey de Grey est informaticien, pas médecin. Il considère le corps humain comme un ordinateur et touche l’inconscient du public avec le mythe de l’immortalité. Certes, il exagère, mais il ouvre la brèche à une discussion. Et l’idée que l’on puisse vivre jusqu’à 150, 200 ans, est une hypothèse plausible.

Les traitements anti-âge vont bouleverser la médecine.

Voulez-vous dire par là que notre longévité atteindra en moyenne les 150 ans?

Non, il s’agira d’épiphénomènes, d’exceptions. Et puis, tout le monde n’a pas forcément envie de vivre aussi longtemps. Il s’agit davantage d’offrir un choix, de montrer aux gens qu’ils ont accès aujourd’hui à différentes manières de vieillir. Bientôt, il existera une diversité de personnes âgées tout à fait fascinante: les botoxés, les bioniques, celles qui auront l’air plus jeunes que leurs enfants, qui s’habilleront punk ou fluo, qui feront du parapente.

Et pour ceux qui n’auraient pas envie de ce type de vieillissement?

Il existe effectivement un risque: il ne faudrait pas que le bio-hacking, le doping, deviennent la normalité. Que l’on exige de tout un chacun qu’il soit performant jusqu’à un âge très avancé et que ceux qui choisissent une autre voie soient accusés de négligence, que leurs maladies ne soient plus prises en charge par leur assurance. Il s’agit d’éviter toute dérive éthique, de trouver une nouvelle ligne directrice.

En parlant de dérive, ne risque-t-on pas de voir ce terme d’anti-âge utilisé à toutes les sauces?

C’est déjà le cas, notamment au niveau des cosmétiques et de la nutrition. Le mot plaît aux consommateurs et les industries l’ont très bien compris. Or, il s’agit souvent de publicités mensongères et, aux Etats-Unis, le Sénat est d’ores et déjà intervenu. En Suisse, le gouvernement s’interroge sur la possibilité de développer des labels. En attendant, le consommateur doit rester vigilant.

La médecine anti-âge est-elle déjà bien établie dans notre pays?

Pas en termes de formation: il n’existe en Europe à l’heure actuelle que deux universités qui proposent une telle filière, en France et en Allemagne. En revanche, des conférences à ce sujet ont lieu régulièrement en Suisse. Et la médecine anti-âge y est déjà appliquée. Bien entendu, la chirurgie esthétique et cosmétique a le vent en poupe. Mais de nombreuses cliniques privées pratiquent déjà la thérapie cellulaire et plusieurs recherches sont menées sur les cellules souches. Il existe encore beaucoup de restrictions législatives et les résultats des études ne sont pas encore prouvés à 100%, mais ces traitements promettent des guérisons assez incroyables, spectaculaires même. Ils vont bouleverser considérablement la médecine.

Auteur: Tania Araman

Photographe: Alban Kakyula / Strates