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30 juin 2014

Voisins de la Grande Guerre

L’Ajoie est une des régions de Suisse les plus marquées par la Première Guerre mondiale. Cent ans après le début des combats, un sentier didactique rappelle cette page de l’histoire jurassienne.

des soldats suisses reclus dans leur tranchée le long de la frontière jurassienne.
Photo d'archives: des soldats suisses reclus dans leur tranchée le long de la frontière jurassienne.

Un îlot de paix au milieu d’une Europe qui s’entretue. C’est l’image que l’on conserve de la Suisse lors de la Première Guerre mondiale. Mais il est des régions qui ont été les témoins directs de ce conflit. Le sentier du «Kilomètre zéro», à cheval entre le canton du Jura et la France, permet de se rendre compte de la promiscuité du conflit et des craintes qu’il a suscitées.

Diaporama avec des images d'époque:

Avant de partir en balade sur le chemin balisé, qui sera inauguré officiellement le 20 juillet prochain, un rapide coup d’œil sur une carte permet de se rendre compte de la situation géographique particulière des lieux. Nous voilà à l’extrémité d’une bande de terre en forme de bec de canard, qui se détache de l’Ajoie à la hauteur du village de Bonfol et se déroule jusqu’au lieu-dit du Largin.

Un bunker ressemblant à un rocher
Un bunker efficace se fond parfaitement dans le paysage.
Vue au travers de la fente d'observation depuis l'intérieur
Le but est de voir sans être vu!

Si cet appendice du territoire helvétique ne s’étend aujourd’hui qu’au beau milieu du territoire français, la situation était plus complexe à l’heure de la Grande Guerre: l’Alsace et la Lorraine étant encore en possession de l’Allemagne, l’excroissance se trouvait entre les deux nations belligérantes.

L’Armée suisse a très vite été sur ses gardes

Un emplacement donc hautement stratégique, qui a été occupé par des troupes suisses dès les premiers jours de la mobilisation, le 3 août 1914.

Tout au bout de cette langue de terre, deux postes d’observation ont été construits par les troupes helvétiques, à l’extrémité nord du front entre la France et l’Allemagne,

Jean-Denis Henzelin pose le long du sentier
Notre guide, Jean-Denis Henzelin,

raconte notre guide Jean-Denis Henzelin, ancien maire de Bonfol et membre de l’association des Amis du Kilomètre 0. D’abord de simples levées de terre protégées de la pluie par un simple carré de tente, ils ont été transformés en 1915 en ouvrages de campagne en bois, lorsqu’on s’est rendu compte que le conflit pourrait durer plus de quelques mois.»

L’un de ces postes a été entièrement reconstitué il y a deux ans, sur la base des plans d’époque et de photos. Si la vue depuis la redoute est aujourd’hui obstruée par la forêt, il faut imaginer qu’à l’époque, la région était un complet no man’s land, avec une vue imprenable sur les tranchées allemandes, devant Le Largin, et françaises, sur la droite.

Ici, le combat n’était pas aussi sanglant qu’à Verdun ou dans la Marne, indique l’enseignant à la retraite. Les deux camps se contentaient de tirer d’une tranchée à l’autre.»

L’entrée du dernier bunker de la ligne de front remontant jusqu’à Ostende, en Belgique. L’emplacement sous un arbre a été sciemment choisi afin de ne pas être repéré facilement par avion.

Après avoir franchi la borne portant le numéro 111, qui marque le Kilomètre 0 du front ouest, nous franchissons la rivière la Largue qui nous amène en territoire français, à l’époque en possession du Reich allemand. Voilà déjà un premier blockhaus de béton. «Le tout dernier du long front qui se prolongeait jusqu’à… Ostende!»

A quelques mètres de là, nous découvrons un autre poste, un nid de mitrailleuses celui-là. Si les murs sont intacts, le toit, lui, a disparu. Des fortins de ce genre, le sentier en côtoie des dizaines, certains d’entre eux sont encore cachés entre les arbres.

Des fouilles ont montré que les Allemands étaient bien mieux équipés que les Français: des lignes téléphoniques leur permettaient, en cas d’attaque ennemie, de donner immédiatement l’alerte aux troupes stationnées plus loin dans les terres.

Sacs de sable empilés en forêt
L'entrée des bunkers était parfois aussi dissimulée avec des sacs de sable (ici, une reconstition).

Si Le Largin était hautement sécurisé, il n’en était pas moins un passage privilégié pour contrebandiers et déserteurs. Il arrivait aussi que des soldats suisses y fraternisaient avec des soldats étrangers. Comme en ce Noël 1916, quand quelques Helvètes ont invité des belligérants allemands et français à prendre un verre ensemble. «Une initiative sévèrement réprimandée par leurs supérieurs!»

«Le Jura est encore un site de pèlerinage militaire»

Portrait d'Hervé de Weck lors d'une conférence.
Hervé de Weck

Hervé de Weck, vice-président de l’Association des Amis du Kilomètre 0 et historien, répond aux questions de Migros Magazine.

Pourquoi la Première Guerre mondiale est-elle encore si présente dans les mémoires jurassiennes?

C’est une page de l’histoire toute particulière, spécialement pour la région de l’Ajoie. La première mesure de la mobilisation, le 3 août 1914, a consisté à stationner 60 000 hommes entre les villes de Bâle et Delémont, dont environ 5000 pour la seule région de Porrentruy. Si l’on a déployé autant d’hommes à cet endroit, c’est que le commandement craignait une opération militaire de la France ou de l’Allemagne à travers cette partie du territoire suisse pour surprendre son ennemi en l’attaquant par-derrière.

La plaine d’Ajoie a pourtant été considérée à l’époque par l’armée suisse comme «indéfendable»…

Les militaires stationnés en Ajoie n’avaient pas pour fonction de défendre cette partie du territoire. Ils étaient présents pour y faire de l’observation, repérer tout indice d’une attaque allemande ou française et au besoin mener un «combat retardateur», pour permettre au dispositif de défense du col des Rangiers de devenir pleinement opérationnel, là où une réelle ligne de défense était préparée. Un choix que les autonomistes jurassiens ont interprété plus tard comme un abandon d’une partie du Jura par Berne… La Suisse est un petit pays. En 1914, son armée était constituée de 250 000 hommes. Que les fortifications aient été construites le long de la frontière en Ajoie ou au sommet des Rangiers, nous n’aurions de toute façon pas réussi à faire le poids face à des offensives importantes des forces armées allemandes ou françaises. Sur le terrain escarpé des Rangiers, nous avions la possibilité de tenir le temps que l’ennemi de l’envahisseur nous apporte son aide.

Comment les soldats helvétiques vivaient-ils cette mobilisation dans le Jura?

Les contemporains étaient conscients des dangers qui planaient sur la Suisse, tout particulièrement sur le Jura bernois. Les soldats n’avaient pas crainte pour autant d’être stationnés en Ajoie, car les combats les plus violents entre la France et l’Allemagne se situaient bien plus au nord de la frontière helvétique. Certains soldats préféreront même être mobilisés dans cette région, ayant ainsi le sentiment d’accomplir un travail plus utile. Car on peut le dire, le travail des soldats suisses pendant la guerre était très monotone! Mais ne le déplorons pas… la Suisse était épargnée par la guerre!

Pourquoi est-il si important de conserver ces vestiges?

Les nouvelles générations doivent être conscientes que même si notre pays a échappé à la Première Guerre mondiale, cette période a été difficile pour une partie de la population. Ces vestiges sont la preuve que des menaces réelles ont plané sur la Suisse: avant de décider d’attaquer la France en traversant la Belgique, la Prusse réfléchissait d’abord à passer par notre pays! Peut-être que l’armée helvétique semblait plus crédible face aux forces belges, ou le récif montagneux suisse trop contraignant…

Texte: © Migros Magazine – Alexandre Willemin

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Christian Aeberhard, Keystone