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19 octobre 2015

Voitures sans chauffeur: c’est pour demain?

Les véhicules autonomes, Google Car en tête, ont le vent en poupe: de plus en plus de constructeurs automobiles s’y intéressent de près. En Suisse aussi, entre course à la technologie et bouleversement du code de la route, la problématique interpelle.

Une femme lit son journal dans une voiture photo
Les véhicules autonomes, Google Car en tête, ont le vent en poupe. (Photo: Volvo)

Installez-vous confortablement dans votre véhicule, introduisez votre destination sur l’ordinateur de bord et... laissez-­vous conduire à bon port! Inutile de regarder la route, la voiture s’en charge pour vous: ne vous reste plus qu’à bouquiner ou à vous plonger dans vos dossiers en cours.

Avec l’arrivée de la Google Car et de ses émules – l’EPFL elle-même teste actuellement un système de navettes automatiques sur son campus – cette scène aux accents futuristes pourrait bien se dérouler demain. On estime en effet à 2019 ou 2020 – voire 2017, pour les plus optimistes – la commercialisation des premiers véhicules sans chauffeur. Sur l’autoroute dans un premier temps, leur introduction en ville étant prévue à l’horizon 2030.

Doit-on voir d’un bon œil cette révolution? Une chose est sûre, en Suisse aussi, on s’y prépare activement. Alors que Swisscom a présenté en mai dernier sa propre version d’une voiture autopilotée, l’Office fédéral des routes (OFROU) s’interroge quant à lui sur une éventuelle révision du code de la route. «Toutefois, il est beaucoup trop tôt pour en parler concrètement, souligne Guido Bielmann, porte-parole de l’OFROU. Il nous faudra attendre le développement final de ces véhicules avant de pouvoir nous prononcer. La loi devra probablement être adaptée, notamment en ce qui concerne les équipements techniques, les exigences de sécurité, la responsabilité en cas d’accident.»

Reste à savoir comment ces voitures nouvelle génération seront accueillies par le public. Et vous, seriez-vous prêt à vous laisser conduire par un ordinateur?

«Les constructeurs automobiles pèchent par optimisme»

Vincent Kaufmann, directeur du laboratoire de sociologie urbaine à l’EPFL.

Comment expliquer l’émulation actuelle autour des véhicules autonomes?

Il ne faut pas perdre de vue que la voiture est en crise actuellement. Chez les jeunes notamment, le désamour est assez net. Ils passent leur permis de conduire de manière moins systématique qu’avant. L’automobile symbolise non seulement l’objet polluant par excellence, mais elle est également synonyme de consommation, un aspect aujourd’hui à nouveau décrié chez les jeunes. Et avec l’apparition des smartphones et des tablettes, on s’est rendu compte qu’on pouvait vivre différemment les trajets en bus ou en train. Les voitures autonomes constituent donc la riposte des constructeurs. Conscients de ces changements sociétaux, ils ont cherché le moyen de continuer à vendre.

Les voitures sans chauffeur sont-elles donc prêtes à faire leur apparition dans notre quotidien?

Techniquement, elles sont quasiment au point. Les systèmes d’assistance ponctuelle existent déjà, comme l’aide au stationnement et la conduite sans chauffeur sur l’autoroute. En revanche, je suis beaucoup plus sceptique en ce qui concerne l’utilisation de véhicules autonomes en ville.

Pour quelle raison?

D’une part, cela demanderait un investissement pour adapter la voirie. D’autre part, il faudrait repenser une grande partie du code de la route. Imaginez que votre voiture provoque un accident alors que vous êtes en train de surfer sur Facebook: qui serait responsable? Enfin, on entend souvent dire que ces nouveaux véhicules seront plus fiables que nous. Mais seront-ils vraiment programmés pour s’adapter à tout type de situations, notamment celles impliquant des piétons, des trams, des vélos? Il s’agit là d’éventuelles complications qu’on ne peut pas simplement balayer d’un revers de la main. Je pense que les constructeurs automobiles pèchent par optimisme.

Vous évoquez la fiabilité de ces véhicules. Sera-t-elle garantie sur les autoroutes?

Je pense que oui. D’ailleurs, avec les régulateurs de vitesse, de nombreuses voitures sont déjà partiellement autonomes. Les éventuels accidents sont dus à l’inattention des conducteurs. On peut imaginer qu’avec un système de caméra, les automobiles seront capables de voir, de naviguer et de réagir sans heurts.

Et en cas de bug informatique? L’accident ne sera-t-il pas inévitable?

Sur les voitures autonomes déjà existantes, je crois qu’il est possible de repasser assez rapidement en mode manuel.

Une autre inquiétude concerne les hackers qui pourraient prendre le contrôle des véhicules à distance…

Bien sûr, c’est un risque général avec l’informatique. Et pour toute nouvelle technologie, développée avec les meilleures intentions du monde, il existe des revers. Voyez le nucléaire…

D’un point de vue sociétal, pensez-­vous que les gens soient prêts à confier leur vie à un ordinateur?

Difficile à dire. Certains seront certainement réticents, d’autres n’y verront pas d’inconvénient. Après tout, nous nous sommes bien adaptés aux métros automatiques. Aujourd’hui, les usagers montent dans le M2 sans craindre que, même sans chauffeur, il ne finisse dans le lac à Ouchy!

Plutôt que les voitures individuelles autonomes, ne pourrions-nous pas alors envisager le développement de ces transports publics sans chauffeur?

Il est clair que les tramways, par exemple, seraient assez faciles à automatiser. Mais une autre question se pose: finalement, à quoi cela servirait-il? A supprimer encore des emplois? Dans une perspective allant au-delà des avancées technologiques, je ne pense pas que cela soit souhaitable...

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman