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11 mars 2013

Vous toussez comment?

Pour Jacques-Etienne Bovard, la discrétion n'est pas toujours de mise dans les pharmacies.

Jacques-Etienne Bovard
Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain.

N’est-ce pas que vous avez pesté, vous aussi, en prenant un de ces humiliants tickets avant d’attendre son tour au guichet? Ah, mais c’est qu’on ne badine pas avec la sphère privée, ici moins que nulle part ailleurs! Diable, si quelqu’un pouvait regarder par-dessus votre épaule pendant que vous commandez votre aller-retour pour Reconvilliers?

Ou, mon Dieu, pendant que vous vous faites démontrer les avantages de votre futur smartphone? Ou encore, ô sacrilège, quand vous déposez de l’argent sur un compte? Il faut se faire à la modernité, ma foi. Etiquetés, canalisés et humbles, nous attendons donc notre tour derrière la ligne, à trois mètres du sas de connexion avec l’Autorité délivrante.

Or, que pensez-vous de ces étonnants îlots d’anachronisme, où les indiscrétions les plus gênantes sont énoncées pour ainsi dire sans protection? «C’est plutôt sec, comme toux, ou bien si y a quelque chose qui remonte?… Ah, et pis ça sort facilement, ou bien si ça peine à se décoller?… Ah, et pis c’est quelle couleur?… Mmm, alors c’est celui-là de sirop qu’il vous faut…»

Sauf rare cas de malice, l’officiant(e) baisse charitablement la voix et use de circonlocutions émollientes, mais cela n’aboutit souvent qu’à donner à l’échange l’allure d’une confession encore plus difficile à ne pas entendre: «L’antidépresseur le matin, et le somnifère le soir avant le coucher…» «Attendez quand même une petite heure avant de commencer, mais attention, si ça marche trop bien, genre passé trois heures non-stop, il faudra mettre de l’eau froide, ah oui…» «Francine, elle est où la poudre à pied?» «Non, ça n’existe qu’en suppositoires…»

Vous aimeriez de prendre du recul, mais vous êtes coincé entre le présentoir des ciseaux à ongles à droite et la pyramide des tisanes à gauche, tandis que la colonne des autres valétudinaires vous presse dans le dos. La parfaite maîtrise de vos traits vous permet d’avoir l’air absolument ailleurs, mais ce n’est pas toujours facile: «Mais faudra pas trop vous éloigner des toilettes, parce que d’abord on croit qu’il se passe rien, et puis tout d’un coup…»

Et voilà que c’est à vous. «Un ticket, je voudrais! Et quatre mètres de champ derrière moi!» avez-vous envie de crier, mais vous n’osez, parmi tout ce monde: «Euh, il me faudrait juste des bonbons pour la toux… Non, en fait même pas! Tout va bien! Je reviendrai!…»

Auteur: Jacques-Etienne Bovard