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16 octobre 2014

Américanopho… phile

La chronique de Xavier Filliez, un Suisse expatrié à New York.

Combien de flics au mètre carré pour "sécuriser" Times Square?’
Combien de flics au mètre carré pour «sécuriser» Times Square?

Ce matin, ils filmaient le prochain De Niro dans ma rue (The Intern). C’était un présage, je crois, à ce que j’allais comprendre de l’Amérique. L’envers du décor. Ce que tu ne vois pas au cinéma. Ce qui te plaît quand tu rêves d’ailleurs. Ce qui te rebute quand tu es enfin arrivé.

Je hais, par exemple, recevoir ma facture Time Warner (câble-opérateur). Pas parce que le bouquet «exclusive», «special for you», «awesome offer» négocié durant quarante minutes avec une téléphoniste euphorique n’a rien à voir avec celui qui a fini dans mon poste. (By the way: est-ce qu’ils droguent les téléphonistes en Amérique?)

Non, pas pour ça. Seinfeld et moi, on se tolère. Un bon vieux No Country for old man au hasard du zapping, ça me va comme les glaçons dans un whisky. Et, l’air de rien, on peut apprendre beaucoup des telenovelas mexicaines. On peut apprendre… l’espagnol, par exemple.

Si la facture Time Warner m’horripile, c’est parce qu’elle me ramène durement au quotidien.

Après deux mois d’euphorie, ça y est, comme tout le monde, je suis retombé dans la routine.

La preuve, j’ai commencé à haïr mes voisins, les Américains.

Ceux qui travaillent au marteau-piqueur les jours fériés en face de chez moi. Ceux qui sortent de chez Starbucks et renversent un gallon de café sur mes Converse. Ceux qui sortent de chez Starbucks tout court. Ceux qui ont eu l’idée de commercialiser le jus de raisin Welch’s, couleur peinture, saveur dissolvant.

Couleur peinture, saveur dissolvant: le jus de raisin Welch's est-il une raison suffisante pour haïr l'Amérique?
Couleur peinture, saveur dissolvant: le jus de raisin Welch's est-il une raison suffisante pour haïr l'Amérique?

Au carrefour de ce que je connaissais du cinéma et de la politique américaine, il y a la parade de Columbus Day. Pas trouvé mieux pour détester de l’Américain. Inauguration du cortège avec les motards du NYPD qui font gronder leurs cylindres en fumant des barreaux de chaise et roulent sans casque. Vroum-vroum. Moi péter plus fort que toi sur la Cinquième Avenue.

La parade de Columbus Day, le mariage du kitsch et du spectaculaire, parfois charmant, parfois de très mauvais goût.
La parade de Columbus Day, le mariage du kitsch et du spectaculaire, parfois charmant, parfois de très mauvais goût.

Même pas vu passer Di Blasio, LE maire, MON maire (!) A contrario, comment aurais-je pu manquer Rob Astorino, candidat républicain au poste de gouverneur de l’Etat de New York? Sa main-ventilateur masquait même les jolies majorettes de la high school arrivant derrière lui en rang militaire. Slogan: «Let’s make New York great again.»

En vérité, et vous le savez, je ne hais pas les Américains. L’exubérance, le bombage de torse, la mise en scène de soi, il y a, ici, bien d’autres outrances qui à la fois m’excèdent et me rassurent sur mes propres contradictions.

Comme ces flics par centaines postés en plancton sur Times Square alors que, dans leur dos, des allumés font des selfies sur les câbles du pont de Brooklyn (oui c’est arrivé), sautent en parachute de One World Trade Center (c’est aussi arrivé), se baladent, peinard, dans le jardin de la Maison Blanche (ça aussi, c’est arrivé).

Franchement serait-ce possible ailleurs qu’en Amérique? Et pas seulement dans les films avec De Niro?

La sécurité sur le pont de Brooklyn: une notion parfois très vague. Récemment, un hurluberlu a échappé à la police pour se hisser sur les câbles.
La sécurité sur le pont de Brooklyn: une notion parfois très vague. Récemment, un hurluberlu a échappé à la police pour se hisser sur les câbles.

© Migros Magazine - Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Xavier Filliez