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19 septembre 2014

Ce que je suis

La chronique de Xavier Filliez, un Suisse expatrié à New York.

Outillage et équipement étalés sur le sol
En démémageant, il arrive qu'on se découvre des vocations plus ou moins maîtrisées...

Ce que je suis: un journaliste (égaré); un papa (poule), un mari (parfait). Ce que je ne suis pas: un plombier, un poseur de climatisation, un serrurier, un ébéniste. Eh bien figurez-vous que, oui, depuis quelques semaines, je suis tout ça AUSSI.

Ma vie a radicalement changé le jour où Robert, l’agent immobilier, nous a tendu les clés de notre 65 mètres carrés à 3000$ dans le quartier de Park Slope, Brooklyn. Le ventilateur, au plafond, sublimait l’effluve des poubelles qui suaient dans le salon. Robert a dit: «Well, you know… c’est comme ça à New York.»

J’ai demandé à Ashley (l’ex-locataire) de ramasser les brocolis congelés qui traînaient dans le frigidaire, à côté des déchets capillaires. Nous nous sommes ensuite échangé notre détestation mutuelle avec finesse et pondération. Et là, j’ai vraiment commencé à transpirer.

Un jouet représentant un astronaute en gros plan, vue sur l'appartement vide et un enfant assis par terre dans le fond.
Parfois, l'espace vide devient un peu pesant...

Florilège d’un emménagement new-yorkais à 90°F. Acheter une climatisation dans le do-it du coin; aller chez Ikea (si si); recevoir la commande d’Ikea, sauf le lit, sauf la table, sauf le canapé; retourner chez Ikea; haïr Ikea; haïr Igv..anr Kr..ampnad, Ink..rav Ram..kpad, enfin le milliardaire qui a commis le meuble en kit; haïr la Suède - quoi, le monde entier hait les Etats-Unis à cause de Guantanamo et sa politique étrangère, non?

Changer le cylindre de la serrure parce que «tous les brokers de la ville ont une copie de la clé», dixit Robert-well-you-know. Appeler illico le superintendant de l’immeuble, Cecilio, pour m’assister dans le bricolage. Ou l’inverse. Il y a le siphon de la baignoire qui nous renvoie des souvenirs d’Ashley. Il y a la vitre du salon, qui sort des rails. Il y a le lave-vaisselle à changer. Et où est-ce qu’on va mettre nos vélos?

Victor dans sa quincaillerie.
Victor dans sa quincaillerie.

Bref, gros nuages sur nos têtes, mais un soleil dans ma vie, depuis hier, vraiment. Il s’appelle Victor. Il aurait pu s’appeler Ali Baba. Pas loin du quintal, un peu à l’étroit dans ses bretelles et les rayons surchargés de son petit magasin de quartier élu right away «ma boutique préférée», j’ai nommé le Hardware Store, la quincaillerie, ouais. Tu veux un aspirateur, tu vas chez Victor. Ta serpillière est chauve, Victor la remplace. Tu louches devant le régiment de vis en croix livrées avec les meubles, devine qui c’est qui te dégaine un tournevis de «compète»?

Le enfants mangent à même le sol
Une des suites du retard de la livraison des meubles!

Tout va bien donc. Là, les gosses mangent par terre, leurs petites fesses à même le parquet lustré - merci la maman. Moi, en attendant nos affaires qui viennent de Suisse par cargo, je ferme les yeux et j’imagine que je vis dans un loft à Manhattan. Purée, c’est trop bien, l’Amérique.

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Xavier Filliez