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31 octobre 2014

Cultiver la (ci)trouille

La chronique de Xavier Filliez, un Suisse expatrié à New York.

Un squelette attablé pour marquer la célébration d'Halloween

Pas envie de parler d’ Halloween. Je hais les grimages. Décorer sa maison avec de fausses toiles d’araignées et des squelettes en plastique est, pour moi, l’expression du pire mauvais goût. Et puis allez vous faire voir, à la fin, avec vos ineptes concours de la plus grosse courge, cucurbitacés vous-mêmes!

Une banderole avec "happy halloween" le long de la façade d'un batiment, entre des publicités.
Xavier Filiez se demande ce qu'est la trouille, dans le fond...

Mais j’irai quand même à la parade, ce soir. J’observerai le réveil des fantômes, les épouvantails et les ectoplasmes à travers les yeux de mes enfants. Et j’essaierai de comprendre: c’est quoi, la trouille? A quoi bon avoir peur? Le moment de panique, le frisson, le vertige: est-ce que ça me détruit ou, au contraire, est-ce que ça me construit?

Moi, des peurs, j’en suis pétri. Depuis toujours. Flippé pour un tout pour un rien. En Amérique, j’ai arrêté de compter. Passons donc très vite sur le registre «faits divers sordides». La semaine dernière, à Brooklyn, pas loin de la maison: un baby-sitter de vingt ans a tué une petite princesse de trois ans, vilaine incontinente. «Punched and choked» («frappée» et «étouffée»), a-t-on dit aux nouvelles, pour un pipi de travers.

Cette fusillade, dans un lycée, près de Seattle. Presque la routine. Le timbré s’appelle Jaylen Fryberg. Il a 14 ans. Jalousie, trahison mal digérée, sans doute. Trois morts (avec lui). Je suis encore indécis sur ce qui m’effraie le plus dans cette histoire: qu’il fût, jusque-là, l’élève le plus populaire du «bahut». Ou qu’il déclarât, un jour sur Twitter, en brandissant son calibre 17HMR: «C’est probablement le plus beau cadeau que j’aie reçu à mon anniversaire. J’aime mes parents.»

Il y a toutes ces peurs qui dépassent les frontières, aussi. La plus tendance, ces jours, s’appelle Ebola. C’est la peste de 2014, le détonateur d’une psychose. Juste derrière elle, le djihadisme rampant, bon score aussi au box-office du funeste. Michael Zehaf-Bibeau, le tueur du Parlement d’Ottawa, était «mentalement malade», selon sa mère, mais plus vraisemblablement un fou d’Allah.

Idem pour ces trois adolescentes, 15, 16 et 17 ans, (somaliennes d’origine), vivant à Denver et arrêtées à Francfort alors qu’elles s'apprêtaient à rejoindre les rangs de l'EI en Syrie. Leurs parents ignoraient absolument tout de leurs sinistres intentions. Accessoirement, ils ignoraient donc tout, à mon avis, de leurs peurs.

Ceux qui penseraient, à cet exact stade de la petite lecture du vendredi, qu’à côté de tout ça, Halloween, c’est pour les chochottes, ont absolument raison. Pour le moment, Romane et Balthazar ont rejoint le gang des Ninjas avec des sabres en plastique. Et s’ils envisagent de tout faire péter à coups de boules en mousse et de grenades en papier mâché, c’est à la vague perspective que le village de Sleepy Hollow (il existe pour de vrai, dans le comté de Westchester au nord de New York (lien en anglais) et ils l’ont appris), abrite «des vrais méchants».

Mais attention quand même, derrière la peur des citrouilles fumantes et des zombies, se cachent, je le sais, d’autres peurs, dangereuses et profondes. Un jour viendra où, comme moi, comme vous, comme Jaylen Fryberg, Michael Zehaf-Bibeau, le baby-sitter fanatique et les autres, mes enfants auront à les affronter. Si possible, à les dépasser. Et ça, ça me fout vraiment la trouille.

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Xavier Filliez