Archives
12 décembre 2014

L’Amérique couleur sang

La chronique hebdomadaire de Xavier Filliez, un Suisse expatrié à New York.

Policier new-yorkais

Il est donc question, ces jours en Amérique, à New York, à Ferguson, en Floride, en Arizona, dans les banlieues crasseuses, dans les coquets salons résidentiels décorés pour Noël, dans les mairies, dans le Bureau ovale, sur CNN, sur les réseaux sociaux inondés, d’un grand conflit racial qui embrase le pays.

Il y a des victimes, dont on scande le nom dans les rues, dont on imprime le visage sur des t-shirts, auxquelles on rend hommage avec des lacrymo ou des poésies. Eric Garner. Michael Brown. Tamir Rice. Trayvon Martin. Rumain Brisbon. Leurs frères de peau, pas si loin dans l’histoire, qui sont tombés sous les balles de la police. Et puis, il y a les bourreaux - sorry pour le franc-parler, langage de rue pour homicide de caniveau: ces sales flics, Blancs, qui buttent des gentils Noirs à tout-va.

Trois Afro-Américaines, dont une en chaise roulante, discutent dans une rue de New-York.
Un Afro-Américain a vingt et une chances de plus qu’un Blanc d’être tué par la police.

Est-ce aussi simple que cela? Evidemment que non. 123 Noirs tués par la police en 2012 contre 326 Blancs alors que les premiers représentent 16% de la population (63% pour les seconds): ratio, a priori, tristement édifiant. Une étude (Pro Publica basée sur les données du FBI) démontre également qu’un Afro-Américain a vingt et une chances de plus qu’un Blanc d’être tué par la police. Or, plus globalement, sur 8000 homicides perpétrés contre des Noirs chaque année, 80% sont le fait de jeunes hommes… noirs.

J’observe l’Amérique, in situ, du dedans, avec les gens, dans le quotidien, depuis bien trop peu de temps (trois mois) pour donner des leçons de politique sociale, convoquer Martin Luther King, proclamer le grand retour du Ku Klux Klan. Mais il y a, à mon sens, derrière chacune de ces histoires sordides qui poussent les gens dans la rue, d’autres motivations, d’autres hantises, d’autres excès que le racisme à l’état pur. Et qui, à moi, me font au moins aussi peur.

Un homme et une femme se prennent dans les bras dans une rue de New York.

Etrangler une personne en surpoids et lui écraser la tête sur le trottoir alors qu’elle cherche de l’air par tous les moyens (le cas Eric Garner). Sauter d’une voiture en mouvement pour tirer sur un «enfant» de douze ans qui joue avec un pistolet factice dans un parc (le cas Tamir Ryce). Planter six balles dont une dans la tête (pas dans les jambes, pas dans l’épaule, pas dans le ventre) d’un ado (le cas Michael Brown).

Franchement, qu’importe la couleur des victimes, qu’importe celle des auteurs, qu’importe, à la fin, la composition du Grand Jury qui décidera de ne pas inculper les policiers fautifs:

on parle ici de rangers survitaminés, de gâchette trop facile, de goût immodéré pour la violence, d’escalade malsaine et contagieuse de techniques de guerre appliquées à la rue.

En surfant sur le web, je suis tombé sur une vidéo désastreusement représentative de l’Amérique méfiante et misérable. La scène se passe dans le Michigan, sur le trottoir d’une banlieue résidentielle un jour de grisaille. Un policier, Blanc, interpelle un jeune, Noir, au motif que «des voisins inquiets» l’ont vu déambuler «les mains dans les poches».

L’interpellé s’offusque (et il a bien raison) de cet arbitraire contrôle de routine. Les deux protagonistes ont chacun dégainé leur téléphone portable et se filment mutuellement - pour avoir une preuve en cas de bavure. S’ensuit un dialogue de sourds qui se clôt, quelques secondes plus tard, par un «top m’en cinq» aussi ridicule que hors sujet. Ce que j’ai vu, sur Youtube, ce n’est pas un flic raciste. C’est un flic con, terriblement con, infiniment con. Et des voisins (Noirs ou Blancs), tranquilles dans leurs pantoufles, ayant érigé le préjugé, la peur de l’autre et, a fortiori l’usage de la force, en réflexe.

© Migros Magazine - Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez