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2 janvier 2015

La larme de 2014

La chronique hebdomadaire de Xavier Filliez, un Suisse expatrié à New York.

un enfant de dos sur un pont à New York

Jusqu’à dimanche soir, je pensais pouvoir dire qu’on avait réussi notre coup. Pas une lamentation, zéro larme. Quelques mini ups and downs (des hauts et des bas) comme on dit ici, totalement dans le cours des choses quand il s’agit de conquérir l’Amérique à 4 et 7 ans.

Vraiment: ce furent quatre mois et demi de cascades bien maîtrisées pour Romane et Balthazar. Triple salto sur la barrière des langues, roulades entre les buildings, sauts périlleux sur les us et coutumes, slaloms dans la vie de famille. New York, c’était trop cool. Sion, c’était trop cool aussi. Mais c’était très loin.

Puis il y eut le départ de grand-papa, après Noël. Torrent de chagrin. Mes excuses à l’aïeul, mais je ne crois pas qu’ils aient pleuré l’absence. Je crois qu’ils ont pleuré la distance. La Suisse, ont-ils soudain compris, était à portée d’Airbus. Juste là, derrière la porte d’embarquement, à une cabine pressurisée, nichaient leur base, leur passé, leurs souvenirs, les tire-fesses, les clochers. Pour un peu, ils auraient pu voir le Catogne et le Léman.

«Tout me manque. Je veux retourner vivre en Switzerland», a dit Romane en essuyant ces salopes de larmes.

Pour la réconforter, j’ai inventé, sur le pouce, la parabole de la parenthèse.

Un jour, elle s’ouvre. Profite de toutes les montagnes russes qu’il y a dedans avant qu’elle ne se referme. (J’ai pas eu beaucoup de temps). Elle s’est marrée. Et on a décidé que c’était trop tôt pour la fermer.

Il y a pile vingt ans: j’étais dans ma chambre d’ado, à Bramois, et je correspondais avec un copain parti vivre en Californie. Entre deux t-shirts de Green Day et une paire de Nike, il m’envoyait des tonnes de lettres et des mini-cassettes bourrées de confidences par la poste. Je me réjouissais de voir arriver les enveloppes US Postmail. C’était tellement loin l’Amérique.

Je ne suis pas totalement certain qu’Internet et les avions de ligne qu’on prend désormais comme des bus y aient changé grand-chose.

Est-ce que c’est loin, la Suisse? C’est à 6339 kilomètres.

Mais c’est juste au bout du fil. C’est à la fin de cet interminable câble transatlantique. Et c’est sur Skype en quelques millisecondes. C’est dans les albums. Et c’est dans nos têtes.

C’est le mayen sous la neige, c’est un apéritif avec mes parents au coin du feu, c’est les bricelets de Marie-Jo. La Suisse, c’est de l’autre côté de la Terre. Et c’est juste à côté. Ça dépend des moments. Il faut parfois une petite larme pour les départager. Que 2015 sache les essuyer!

© Migros Magazine – Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez