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13 novembre 2014

La patate et le cafard

La chronique hebdomadaire de Xavier Filliez, un Suisse expatrié à New York.

Le téléphérique d'Isérables reproduit par Balthazar, le fils de Xavier Filliez.
Les bricolages d'enfants (aidés par leurs parents, évidemment) disent beaucoup d'où ils viennent et de ce qu'ils sont? Disent-ils le manque aussi? C'est une autre question.

Dix chroniques, trois mois. Pile le bon timing pour une introspection, alors que me manquent, par-dessus tout (je sais, c’est con à dire) les pommes de terre en robe des champs et les premiers coups de carres à Verbier sur un boulevard de crème fouettée.

C’est en «scrollant» mon mur Facebook qu’a surgi ce questionnement sur le manque, inondé de photos de l’ouverture des pistes au Lac des Vaux. Jusque-là, je n’y avais pas pensé. Il n’est pas nouveau de dire qu’internet et les réseaux sociaux ont rapetissé la planète. Il est nouveau pour moi de constater avec quelle cruauté, parfois.

Bon d’accord, pour être tout à fait honnête, j’ai organisé ma deuxième orgie de patates et de fromage la semaine passée. On trouve du brie, du VRAI gruyère, du gorgonzola à ne plus savoir qu’en faire chez Fairway et Union Market (à deux pâtés de maisons de chez nous). Manquait quand même le Cornalin.

A l’école, sous couvert d’un bricolage dans une boîte à chaussures, ils ont aussi demandé aux gosses d’aller creuser assez profond. Consigne: décore le carton avec ce que tu veux, montre-nous d’où tu viens, dis-nous qui tu es, raconte-toi, gamin. Balthazar a voulu reproduire le téléphérique d’Isérables (village de ses grands-parents), Spiderman pendu au câble tracteur et Flash McQueen, quelque part, en train de gagner, of course.

Ces choix disent beaucoup de ce qu’il est. Disent-ils aussi, d’une façon ou d’une autre, ce qui lui manque le plus? C’est une autre question. A cet âge-là, 4 ans et demi (sa sœur Romane 7 ans et demi), les enfants sont assez peu diserts sur les petites souffrances (il y en a forcément) infligées quotidiennement par leurs vagabonds de géniteurs à travers l’expérience de l’expatriation.

De quoi les prive-t-on, de quoi se prive-t-on, je veux dire vraiment, quand on quitte son pays pour quelques mois, pour quelques années, pour une vie? Le manque est-il proportionnel à l’éloignement? Facebook, Skype et consorts y changent-ils quelque chose? Et surtout, comment se rattraper auprès de ceux qu’on a quittés temporairement?

Cette semaine, un ami très très cher a perdu sa maman. Cet ami, c’est plus que de l’or en barre. Je vous laisse imaginer celle qui l’a mis au monde. Jean-Charles est à Sion, bien entouré, mais nécessairement submergé. Et moi, je suis de l’autre côté de la gouille, comme un con. Il y aurait un Mont-Fort à côté de Times Square que je n’irais pas. Il y aurait de l’Epoisses pour accompagner mes patates, que je ne lui trouverais aucun goût. Ainsi frappe le manque, pour la première fois, chez l’apprenti expatrié que je suis. Et le mien n’est rien.

© Migros Magazine – Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez