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3 décembre 2014

La solitude de la dinde

La chronique hebdomadaire de Xavier Filliez, un Suisse expatrié à New York.

Festin autour d'une dinde: purée de patates douces, marrons, choux de Bruxelles, confiture de Cranberry... Edouard aux fourneaux.
Festin autour d'une dinde: purée de patates douces, marrons, choux de Bruxelles, confiture de Cranberry... Edouard aux fourneaux.

Peut-on se sentir plus seul qu’une dinde à la veille de Thanksgiving? Ou plutôt que 46 millions de dindes qui finissent dans les assiettes de l’Amérique tous les troisièmes jeudis de novembre, farcies jusqu’au cou. Réponse oui: si on n’a pas de famille avec qui partager ledit festin.

Parce que Thanksgiving, c’est d’abord la fête des familles. Dès le mercredi commence la grande transhumance. Il est établi que 46 millions (aussi) de citoyens parcourent au moins 50 miles pour rejoindre les leurs. De New York à LA, de la Louisiane à l’Alaska, c’est un festival de retrouvailles. On s’étreint, on s’enlace, on s’embrasse, pour finir par s’en mettre plein la panse autour du divin oiseau cuit, purée de patates douces, choux de Bruxelles, marrons et confiture de Cranberry.

Nous n’avons pas de famille ici. Or, par solidarité confédérale, par pitié pour les nouveaux arrivants égarés, ou plus vraisemblablement par sympathie et amitié, Edouard et Carole, des voisins suisses de Brooklyn, nous ont généreusement invités à leur table. C’était upstate New York. C’était dans la campagne. C’était déjà presque l’hiver.

Notre transhumance à nous fut simple et brève. Deux heures d’Amtrak depuis Penn Station destination Rhinecliff, petit hameau du XVIIe siècle au bord de la rivière Hudson, quelques miles de taxi jusqu’au plus profond de la forêt, épargnés, donc, par la congestion routière et les caprices de la météo qui, traditionnellement, paralysent quelques milliers d’Américains ce week-end là.

Thanksgiving rime avec transhumance pour des millions d'Américains qui rejoignent leurs familles cet incontournable jeudi de novembre. Pour nous, c'était le train.
Thanksgiving rime avec transhumance pour des millions d'Américains qui rejoignent leurs familles cet incontournable jeudi de novembre. Pour nous, c'était le train.
A deux heures de New York, le paradis blanc pour célébrer Thanksgiving avec des amis, à défaut de famille.
A deux heures de New York, le paradis blanc pour célébrer Thanksgiving avec des amis, à défaut de famille.
Festin autour d'une dinde: purée de patates douces, marrons, choux de Bruxelles, confiture de Cranberry... Edouard aux fourneaux.
Festin autour d'une dinde: purée de patates douces, marrons, choux de Bruxelles, confiture de Cranberry... Edouard aux fourneaux.
Milan, Balthazar, Romane, Winson dans une ambiance presque "chalet suisse" à l'arrivée de l'hiver.
Milan, Balthazar, Romane, Winson dans une ambiance presque chalet suisse à l'arrivée de l'hiver.

Quatre siècles après la première fête de Thanksgiving (ndlr: l’Action de grâce) - célébrée à Plymouth (Massachusetts) pour clore une magnifique moisson entre colons anglais et indiens qui avaient établi des contacts pacifiques, rebelote entre une belle bande d’Helvètes expatriés à cheval entre deux mondes. On se serait cru à la maison. Ou plutôt au chalet. Les gosses qui jouent dans la neige. Les autres qui refont le monde en chaussons. Noël sans les grelots. L’esprit de famille sans la famille. Bulle d’air à un jet de pierre de Times Square et Wall Street.

Mais ce moment de suspension et de poésie ne dure que le temps d’un jeudi. Dès le lendemain, l’Amérique se dévergonde: ruée vers les centres commerciaux pour le Black Friday, jour de soldes qui lance le marathon des achats de Noël, offrant un écœurant contraste avec la veille: ici des échanges de coups de feu, là des employés piétinés à mort à l’entrée des magasins pour un coupon «moitié prix», comme chez Wall-Mart à Valley Stream (NY) en 2008.

Nous, on a échappé au pire, un seul achat de prévu à l’épicerie Fairway: du fromage à raclette (l’appel du pays). Et là, vraiment, j’exige toute votre attention. Réplique du fromager: «I’m running out of Raclette. Thanksgiving rush», littéralement: «Je n’ai plus de fromage à raclette. A cause de Thanksgiving.» On a eu une petite pensée pour les dindes. Et on est reparti avec un vacherin.

Auteur: Xavier Filliez