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27 mars 2015

Les mêmes, mais différents

Ça y est, on l’a fait. L’autre soir, on est allé, en famille, voir un match des Brooklyn Nets. Le côté pratique, c’est que le stade du Barclays Center est à dix minutes à pied de la maison. Le côté pas pratique, c’est que pour des billets au prix à peine croyable de 17$, on te plante au sommet d’une rampe de tribunes (17 732 places) qui a la déclivité d’un tremplin de saut à ski.

le stade du Barclays Center à Brooklyn, New York.
Le stade du Barclays Center à Brooklyn, New York.

Une fois passé le vertige, c’est quand même le pied. Pénétrer une arène de la NBA (National Basketball Association) en éructant ton sandwich et ta bière à 12$ servie dans un verre en plastique, c’est faire un pas de plus dans le cœur de l’Amérique.

On a fait une minute de silence pour les sept enfants juifs de la même fratrie qui ont péri dans l’incendie de leur maison à Brooklyn. Puis, avec une jolie Hispanique, on a enchaîné sur l’hymne national a cappella. A la mi-temps: cheerleaders et propulsion de t-shirts dans le public avec des fusils à air comprimé. Tout bien.

Il y en a tant, pour nous, de ces petits sursauts d’intégration, la langue, l’école, le bazar de la rue, le jeu d’acteur des vendeurs dans les boutiques, les tips au restaurant, les brunchs du dimanche, les horaires du postier, les ramasseurs de PET et d’alu, la country diluée dans le hip-hop, qu’on ne les calcule presque plus.

Il y en a plein, aussi, auxquels on ne se fera jamais, je crois.

Je ne m’habituerai pas aux marshmallows dans le chocolat chaud. Ni au fromage blanc pâle sur les pizzas. A l’idée d’avoir plusieurs fuseaux horaires dans le même pays. A la misère en bas de la rue. Au fait que les blacks doivent encore se battre pour leurs droits.

Qu’on me demande mon «ID» pour boire une bière. Ma femme Estelle me souffle: «A faire la lessive au Laundromat». Je lui confirme: «A te voir faire la lessive au Laundromat.» A l’idée que le volunteering (bénévolat) à outrance soit le socle de la société.

Je ne m’habituerai pas non plus à voir des chiens habillés en superman. Aux curieux cérémonials des «birthday parties» où, non, pas question qu’on ouvre les cadeaux reçus par les petits copains pendant qu’ils sont là. Je mettrai longtemps à faire le deuil des espressos même si les Latte sont délicieux et qu’on y dessine des cœurs dans la mousse.

Je ne m’habituerai pas aux unités de mesure: Fahrenheit pour les prévisions météo, inches pour le bricolage, ounces chez le boucher. Impossible de s’habituer au prix du mètre carré dans l’immobilier (compter 1 million de dollars pour un 3 pièces à Brooklyn). Il faudra un moment pour que j’intègre les jours fériés: dire que le plus grand magasin d’électronique du monde (B&H) en plein Manhattan est fermé tous les samedis! En fait, il est fermé le sabbat, propriétaires juifs.

Parfois, ce sont les autres qui me rappellent que je ne suis pas vraiment chez moi, Ashley, ma conseillère à la banque Chase, par exemple, lorsqu’elle me refuse une carte de crédit parce que je suis client depuis seulement six mois. Une dizaine de milliers de dollars et l’ouverture d’un deuxième compte aideraient, pense-t-elle.

Dans la farandole des choses qui nous rapprochent, avec les Américains, on trouve donc d’innombrables subtilités qui nous séparent. Et qui donnent raison à un ami Confédéré, installé ici depuis bien longtemps, qui m’avait très tôt fait cette mise en garde:

A première vue, l’Américain nous ressemble. C’est ce qui, au fil du temps, rend les contrastes d’autant plus frappants.»

Non mais! Des marshmallows dans le chocolat chaud…

Texte © Migros Magazine – Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez