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15 janvier 2016

Loterie maboule

La chronique de Xavier Filliez, journaliste exilé à New York.

Qui gagnera le jackpot?
Qui gagnera le jackpot?

Le jackpot – ou faut-il dire le mirage? – se montait donc à 1,5 milliard de dollars cette semaine. Stratosphérique, insaisissable, indécent.

Voici, d’abord, ce que je hais à propos de ces gains records à la loterie à numéros (le Powerball en Amérique): voir les miséreux, des Delis de Manhattan aux kiosques de l’Oklahoma, payer leur ticket avec des «disability checks» (rentes invalides).

Les imaginer, le lendemain, fort bien placés dans un classement de «Forbes Magazine» et se demander, déjà: –Pourquoi moi? Lire dans la presse en manque d’inspiration les ambitions philanthropiques des uns et les délires sévères des autres.

Un banquier de Bay Ridge, Brooklyn, se la jouerait Zuckerberg (ndlr: le patron de Facebook) et donnerait 95 % de ses gains à une fondation. Une secrétaire du Queens vivrait son rêve de se transformer en Barbie et achèterait une planète, «si, c’est possible». Une quinqua du Bronx adopterait un tigre blanc. Whatever… comme on dit ici. Ce qui n’est de loin pas assez fort à mon goût.

Dans ces moments de frénésie, je sens le fossé entre les classes encore plus grand. Les déjà super-riches frôlent les toujours ultra-pauvres en achetant leur ticket au magasin. Mais ils s’ignorent au plus haut point.

Ils ont pourtant tant en commun. En gros: 99,99 % de chances de ne pas gagner. Vachement plus, en fait. Une chance seulement sur 292,2 millions de gagner.

Soit 246 fois plus de chances de se faire frapper par la foudre.

Ils ont oublié, aussi, les destins sordides d’une infinité de gagnants. On dit que 70 % des vainqueurs du Powerball se sont retrouvés ruinés après sept ans. Quand ils n’ont pas dramatiquement renoué avec leurs vieux démons, alcool, crack & co, été retrouvés poignardés par des cousins jaloux ou fini leurs jours dans leurs excréments après une dégringolade sociale aussi vertigineuse que leur jackpot.

Voici, maintenant, ce que j’adore à propos de la loterie à numéros: mes fantasmes, à moi. Parce qu’ils sont beaucoup plus cool que ceux des autres.

Si je gagnais, je financerais intégralement la défense de Steve Avery (le héros malgré lui du documentaire événement du moment sur Netflix, Making a murderer), accusé d’un meurtre qu’il n’a, à mon avis, pas commis.

Je créerais une fondation pour combattre la lapidation des femmes et encourager la lapidation de ceux qui postent des petites phrases zen et des chatons sur Facebook (sauf si ce sont des femmes). J’achèterais une plantation de kiwis et une autre de bananes pour mes smoothies du matin.

Je lancerais une entreprise de rédaction de nécrologies de célébrités.

J’investirais dans les technologies de détection de mensonges pour repérer les faux fans de David Bowie sur les réseaux sociaux.

En fait, juste pour ça, je crois que je vais jouer au Powerball toutes les semaines. Et puis non: je pourrais gagner.

© Migros Magazine - Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez