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9 juin 2014

Yannick Noah: «J’ai ressenti le besoin d’exprimer mes convictions»

Yannick Noah parle à cœur ouvert de sa carrière de chanteur et de celle de tennisman. Du virage musical de son album, le dixième, qui vient de sortir, aussi.

Yannick Noah, 
54 ans, a commencé sa carrière de chanteur à 30 ans, juste après avoir arrêté le tennis.
Yannick Noah, 54 ans, a commencé sa carrière de chanteur à 30 ans, juste après avoir arrêté le tennis.

Quelle inspiration pour ce nouvel album?

L’envie d’y retourner. ça ressemble à une vie en pointillé, cette vie de chanteur. J’entre en studio, j’enregistre, je pars en tournée. Un cycle de deux ans, avant de me retrouver en mode papa, où je recharge les batteries. Et là tout à coup j’étais prêt. Je sentais que j’avais encore de l’énergie, encore des choses à dire. Et toujours le besoin de repartir sur la route.

Peut-on parler de virage musical?

Carrément, oui. A la fin de l’album précédent, on en parlait avec Robert Goldman, avec lequel je travaille depuis mes débuts. Il savait mon envie de changer, d’aller ailleurs artistiquement. Petit à petit nous avons senti l’envie commune d’explorer d’autres voies, de faire du rap, de faire du rock un peu à la façon de Téléphone que j’aime depuis toujours.

L’un ou l’autre morceau sonne d’ailleurs comme eux...

Quand je pense au rock français, je pense à eux. Je peux d’ailleurs vous faire tous leurs morceaux. Alors on est parti là-dessus. Ensuite d’autres auteurs m’ont proposé de belles choses un peu différentes. Je me suis laissé influencer, accompagner par ces morceaux forts que je voulais absolument chanter. Du coup ça donne un album un peu patchwork, une sorte de voyage musical.

Jean-Louis Aubert, c’est un vieux pote. Il amène quatre morceaux. Un rôle non négligeable dans cette mue, non?

On se connaît depuis longtemps. Il excelle dans de nombreux styles. J’adore ses ballades, notamment. Et sa sensibilité, sa délicatesse presque féminine. Alors, naturellement, j’ai envie depuis longtemps qu’il m’écrive quelque chose. Mais, peut-être par pudeur, ça ne s’était pas fait jusqu’à ce que je prenne mon courage à deux mains et que je lui pose la question. Il m’a répondu que ce serait avec joie, et dès qu’il a fini le projet sur lequel il était, il m’a invité à la campagne. En y allant, je me disais que ce serait décidément formidable de chanter une chanson de lui. Au final, il y en a quatre!

Ces changements, ce côté moins uniquement festif, question de maturité artistique après neuf albums déjà?

Il y a de ça. Question d’âge. A un moment, on se dit qu’on peut y aller cash, se présenter sans masque, sans faux-semblant. Faire ce que l’on a envie de faire. Avant qu’il ne soit trop tard. C’est vrai, nous en sommes au 10e album déjà. Et je viens d’avoir 54 balais. Alors que j’en avais 30 quand j’ai commencé. Voilà je crois que j’avais envie de m’engager davantage.

D’être moins léger, aussi?

J’ai aussi un public très jeune. Des petits bouts de 9 ou 10 ans qui viennent avec leurs parents et parfois leurs grands-parents au concert. J’essaie donc de m’adresser tantôt à eux, en restant festif et joyeux, et puis d’autres fois aux adultes, avec un côté plus grave.

A propos d’enfants, certains ne vous connaissent plus que comme chanteur, et plus du tout comme ancien champion de tennis. C’est bien?

C’est la vie. D’un côté, je me dis: heureusement, parce que ça fait quand même un moment que j’ai arrêté! Je me sens privilégié de ne plus être seulement un ancien joueur de tennis connu il y a longtemps. Mais ça n’empêche pas que je conserve de très beaux souvenirs de ma carrière de joueur, et que je suis toujours heureux d’entendre des compliments à ce sujet de la part de gens de ma génération. D’un autre côté, quand un enfant me dit que je joue plutôt bien au tennis pour un chanteur, ça me plaît beaucoup aussi.

La France, contrairement aux Etats-Unis, n’aime pas trop le mélange des genres. Vous vous êtes maintenant imposé comme artiste à part entière. Une fierté?

Disons que je suis content d’avoir survécu à cette violence que constitue la retraite à 30 ans.

Au moment où beaucoup de copains commencent leur vie, la tienne s’achève. Et tu sais que ces moments intenses d’émotions, ces décharges d’adrénaline, c’est terminé. J’y pensais déjà quand je jouais. Et je me demandais avec inquiétude quelle vie je pourrais trouver qui m’excite autant. Eh bien j’en ai trouvé une qui m’excite encore davantage. Je suis plus heureux quand je pars sur la route que quand je me rendais à un tournoi.

Pourquoi?

Parce que c’était la compétition féroce, tout le temps. Avec de très bons moments, avec des amis que j’ai gardés depuis. Mais avec beaucoup de stress, aussi. Je m’en suis aperçu quand j’ai arrêté. Un peu comme si je commençais ma vraie vie à ce moment-là, avec des choses fortes et belles, mais plus cette sorte de violence de la compétition.

La scène vaut tous les courts?

Très, très peu d’émotions approchent cette minute où tu gagnes la balle de match. J’en ai gagné 23. C’est un moment bref, mais d’une intensité rare. Par contre, j’ai naturellement joué bien plus que 23 tournois. Il y a donc beaucoup plus de défaites que de victoires. Et là, quand tu rentres chez toi, c’est pas terrible. Avec la musique, je ne ressens pas du tout de tels écarts. Monter sur scène, c’est déjà une victoire, un bonheur. Il faut vraiment être très mal préparé, ou ne pas être du tout en forme, pour décevoir des milliers de personnes qui ont payé pour venir t’écouter. Alors tu essaies de donner un maximum et le public te le rend encore plus fort.

Qui dit engagement dit exposition de soi. Vous vous y attendiez avec «Ma Colère»?

A un moment donné, j’ai ressenti le besoin d’exprimer mes convictions. Quand j’ai reçu Ma Colère, ça m’a paru une évidence. Je suis né de l’amour d’une jolie blonde pour un black. Alors forcément, quand on touche à cette belle histoire, ça m’énerve. Et certains, c’est quand on parle de tolérance que ça les énerve. Il y a actuellement une vraie attaque contre la parole libre, et je suis d’autant plus heureux de chanter cette chanson en ce moment.

Vidéo: clip de Ma Colère - Source: Youtube

Elle était prévue dès le début de l’enregistrement, c’est pour ça que le single est sorti en premier?

Non, c’est tout le contraire en fait. Nous avions presque fini d’enregistrer. C’est à ce moment-là qu’on me l’a proposée. Il fallait vraiment que ce soit du lourd, parce qu’on avait déjà plein de belles choses. ça l’était.

Allez-vous suivre la Coupe du monde de foot?

Bien sûr!

Le Cameroun est qualifié, comme la France. Quels rapports conservez-vous avec ce pays?

C’est aussi chez moi, comme je suis chez moi dans les Yvelines, près de Paris. Je vais voir papa qui habite toujours là où j’ai grandi, à Yaoundé. On va en famille dans une maison que j’ai achetée à Kribi, au bord de l’océan. Quand j’arrive là-bas, je suis Camerounais; et quand je reviens à Paris, je suis Français. C’est une grande richesse.

Entre votre victoire à Roland-Garros en juin 1983, celle de la Coupe Davis où vous étiez capitaine de l’équipe de France, à Lyon en décembre 1991, et le Stade de France en septembre 2010, quelle date reste la plus forte?

Le Stade de France, c’était magnifique. Mais quand même, je crois que je préfère encore davantage les deux premières. Elles sont liées par une même incroyable émotion. A Roland-Garros, je pleure dans les bras de mon père (vidéo: Ina Sport - Youtube) . J’ai ce moment en vidéo et à chaque fois que je le regarde, ça me bouleverse encore. Et puis après, avec mes deux potes de l’équipe de France, s’étreindre de joie dans la victoire, c’était incroyable aussi. Et pour toujours. Moi qui ai perdu ma chère maman il y a deux ans, je pense que ces victoires étaient toutes les deux une façon de remercier mes parents de m’avoir laissé partir en France si tôt.

Vous avez aussi partagé plusieurs des grands moments sportifs de votre fils aîné Joakim, qui fait une incroyable carrière de basketteur aux Etats-Unis.

Au-delà de tout son travail et de ses qualités de joueur, ce qui me plaît c’est tout ce qu’il est en dehors du terrain. Ce n’est pas seulement un bon joueur, c’est un champion, qui transcende ses succès. C’est un grand bonheur pour sa maman et moi. Se dire qu’on a des enfants qui deviennent des gens bien. Voilà peut-être la plus belle des réussites, non?

© Migros Magazine – Pierre Léderrey