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15 octobre 2012

Yes they can… vote

Entre Mitt Romney et Barack Obama, le cœur de l’Amérique peine à s’enflammer. Rappel des enjeux, à la veille du deuxième débat opposant les deux candidats à la Maison-Blanche. Et entretien avec Maya Samara, présidente des Démocrates en Suisse.

Des boutons avec le slogan "Vote Obama 2012"
Barack Obama et ses partisans arriveront-ils à reconquérir le cœur des Américains?

Vers la réélection confortable du président Obama… mais la partie n’est pas jouée.» Avec cette légère schizophrénie entre titre et sous-titre, Le Temps résume bien le sentiment qui prévaut de ce côté-ci de l’Atlantique. D’abord que l’icône Obama, messie des temps et de l’Amérique nouvelle, ne saurait être battu. Qui plus est par un Romney à qui l’on reproche à peu près tout: trop conservateur, trop religieux, trop riche, trop nul en politique internationale. Bref trop américain en somme.

D’où, soudain, comme un léger doute. D’autant qu’en quatre ans Obama a eu le temps de décevoir une large partie de sa clientèle.

Vingt-trois millions de chômeurs

Si l’économie américaine avec une croissance à 2% semble avoir meilleure mine que la falote conjoncture européenne, nombre d’Américains éprouvent cette réalité autrement: 23 millions de chômeurs, une augmentation des tickets d’alimentation et, surtout, comme l’a martelé Romney lors du premier débat, la hantise de «plus de dépenses, plus d’impôts, plus de régulations».

Il est impossible qu’Obama réédite sa performance 
– un éditorialiste du «Washington Post»

Certes la diversité est peut-être bien le principal talon d’Achille de Romney, puisque seuls 28% des Hispaniques et... 0% des Noirs disent vouloir voter pour lui. Si l’on sait que pour la première fois les bébés non Blancs sont majoritaires et qu’en 2042 les Blancs seront minoritaires dans tout le pays, la problématique dépasse largement le seul Romney, faisant dire à Henry Olsen, directeur d’un centre d’analyse conservateur, que «si la diversité des Républicains ne s’améliore pas, ils cesseront de gagner les élections après 2016.» Sauf qu’Obama, pour bétonner son élection, aurait intérêt justement à rameuter le ban et l’arrière-ban de cette diversité-là: «En 2008, il avait réussi à faire voter en masse les Afro-Américains, les Hispaniques et les jeunes. Il est impossible qu’il réédite une telle performance. En ce sens Mitt Romney a encore toutes ses chances», soulignait il y a peu un éditorialiste du Washington Post.

Et puis, il faudra compter aussi avec les «édentés du Mississippi», ainsi nommés après un reportage choc de la chaîne HBO, dans le plus pauvre et le plus conservateur des Etats. Un vrai festival anti-Obama: «Notre président devrait être Américain, pas musulman», «Je hais l’assurance santé Obama», etc.

Face aux critiques, il ne bouge pas d’un cil

Ce qui n’empêche pas le président sortant de rester imperturbable. Un peu une seconde nature chez lui, comme l’explique le journaliste Jonathan Allen: «Vous pouvez taper à coups de marteau sur Obama au sujet de sa réforme des soins de santé et le qualifier de socialiste européen faisant virer le rêve américain au cauchemar belge, il rejettera sa tête en arrière et rira de vous.» Entre un Mitt et un mythe, bref, le cœur de l’Amérique peine à s’enflammer.

Entretien avec Maya Samara

Maya Samara, présidente des Démocrates en Suisse: «Personne n’a oublié les années Bush. Le risque d’une aventure guerrière comme en Irak, les Américains n’en veulent plus.»
Maya Samara, présidente des Démocrates en Suisse: «Personne n’a oublié les années Bush. Le risque d’une aventure guerrière comme en Irak, les Américains n’en veulent plus.»

Originaire du New Hampshire, installée à Genève depuis 2001, Maya Samara est présidente des Démocrates américains en Suisse (Democrats Abroad Switzerland). Elle travaille comme indépendante dans l’événementiel, l’organisation de conférences pour les universités ou les agences de l’ONU. Et défend son champion sans le moindre état d’âme.

Si en Europe Obama garde une bonne image, ce n’est plus le cas aux Etats-Unis. D’où vient ce désamour?

Aux Etats-Unis comme en Europe, il existe une souffrance économique due à la crise, avec des gens évidemment qui voudraient des résultats plus rapides et qui pourraient penser que le président en est responsable. Obama pourtant a fait un travail énorme pour que le pays puisse sortir d’un tourbillon qui aurait pu être mille fois pire sans les mesures prises.

N’empêche, par rapport à la grande attente suscitée en 2008, Obama a beaucoup déçu…

Mais les gens restent pourtant conscients de ce que signifierait revenir à une présidence républicaine. Personne n’a oublié les années Bush. Le risque d’une aventure guerrière comme en Irak, les Américains n’en veulent plus.

Il y a bien quelque chose qui vous a dérangée dans ce premier mandat?

Une seule chose: Obama en 2008 avait promis de «changer Washington». Il avait insisté sur sa volonté de trouver une conciliation entre les Républicains et les Démocrates, pour que les Etats-Unis ne soient plus un pays géré par un camp, mais par le président de tous, et que les lois qui sortent de cette administration soient des lois qui représentent tout le monde. Malheureusement au Congrès, les élus du parti républicain ont eu pour but unique de ne laisser passer aucune loi, aucun projet, et de faire échouer le président.

De grands pas en avant ont été faits grâce à Obama.

Même la mesure phare d’Obama – la réforme de la santé – continue pourtant de susciter aux Etats-Unis une grande hostilité...

Ce qui fait peur aux gens, c’est le changement, une peur attisée par des Républicains prétendant à tort que cette réforme allait encore augmenter les déficits et qu’il faudrait payer encore plus. Sauf qu’il y avait 40 millions d’Américains sans assurance maladie. Les Républicains rétorquent que pour ces gens-là il y a l’admission aux urgences. Mais ce n’est pas un vrai système de santé ça: attendre de tomber malade et se présenter aux urgences. Aux Etats-Unis, l’assurance médicale est liée au travail, cela fait partie de ce qu’offre l’employeur avec le salaire – la qualité de cette assurance dépendant de votre position dans l’entreprise. C’est considéré comme un bonus qu’on mérite: j’ai bien fait mes études, j’ai un bon job, j’ai une belle maison, j’ai une assurance maladie.

Même à l'étranger, les américains n'oublient pas leur devoir de citoyen.
Même à l'étranger, les américains n'oublient pas leur devoir de citoyen.

Un reproche à l’extérieur qui est fait à Obama, c’est sa passivité en politique internationale…

Je ne suis pas d’accord. Il a fait un énorme travail pour tenir la promesse de se retirer d’Irak et de fixer une date de retrait pour l’Afghanistan. Il s’est concentré sur les choses importantes. Il a bien géré aussi le Printemps arabe où les Américains ont joué un rôle déterminant.

On aurait pu penser qu’avec Obama l’image des Etats-Unis dans le monde musulman se serait améliorée. On est loin du compte, non?

Aux Etats-Unis en tout cas les mentalités ont changé. Un petit jeune de n’importe quelle ethnie regarde maintenant son avenir de façon totalement différente qu’il y a quatre ans. On peut être le fils d’une mère qui vous a élevé seule sans beaucoup de moyens, être à moitié Noir et devenir président. C’est un changement important pour une population de plus en plus diversifiée: dans de nombreux Etats, les Blancs ne sont déjà plus majoritaires. Cela donne le sentiment que le président actuel nous représente. La prochaine étape, c’est une femme à la présidence.

Il y avait 40 millions d’Américains sans assurance maladie.

Qu’attendez-vous d’Obama s’il est réélu? A quoi lui servirait un deuxième mandat?

Il va devoir avancer davantage dans la reconstruction du pays. Quand je rentre aux Etats-Unis, j’ai l’impression d’arriver dans un pays du tiers-monde. Les routes par exemple sont en train de s’effondrer. Les investissements à faire dans les infra­structures, les trains, les autoroutes permettraient de relancer l’économie. J’attends aussi d’Obama une amélioration de l’accès aux études supérieures: les prix pour l’université sont astronomiques et ne cessent d’augmenter.

Romney, c’est qui pour vous?

Un politicien qui a dû se positionner très à droite pour gagner la nomination de son parti, démontrant ainsi une capacité problématique à changer d’opinion suivant les interlocuteurs, et sur des sujets importants, juste pour qu’on l’aime et le choisisse. J’ai grandi dans une famille républicaine mais ce n’était pas vraiment le parti républicain d’aujourd’hui, plutôt des gens attachés à ce que l’Etat ne dépense pas trop. Or Bush, avec ses deux guerres, a fait exploser le déficit. On n’envahit pas le monde quand on n’a pas l’argent pour le faire.

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Alban Kakulya