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24 mars 2014

Yosuke Sekiguchi ou la voie de l'établi

Le Japonais Yosuke Sekiguchi rêvait d’être horloger. Il y est arrivé à force d’entêtement. Aujourd’hui, il travaille dans une manufacture de haute horlogerie au Locle et met la dernière main à un prototype qui sera présenté à la Foire de Bâle.

l'horloger japonais Yosuke Sekiguchi
Yosuke Sekiguchi: «Chaque fois que je démonte une Jules Jürgensen, je sens l’âme de l’horloger qui l’a façonnée.»

A l’instant où vous lisez ces lignes, Yosuke Sekiguchi est sans doute penché au chevet de l’une des grandes complications que la manufacture locloise Christophe Claret présentera cette semaine au public de la Foire de Bâle (27 mars-3 avril). Méticuleux à l’extrême, jusqu’au-boutiste même, l’horloger japonais est toujours en quête du geste juste, de la précision, de la perfection.

Pourtant, ce trentenaire n’a suivi aucune école. C’est un parfait autodidacte! «J’ai appris tout seul et je continue d’apprendre tous les jours», dit-il modestement. En effet, après avoir effectué ses huit à neuf heures de labeur quotidien, il se remet à l’établi le soir dans la pièce de son appartement qui lui sert d’atelier. «J’y répare et j’y restaure d’anciennes montres et pendules.» Cette formation continue, sur le tas, il l’a démarrée à l’âge de 16 ans, lorsque l’horlogerie est entrée dans sa vie.

Un de mes amis du collège, sachant que je m’intéressais aux vieux objets, m’avait donné une horloge ayant appartenu à ses grands-parents. Quand je l’ai ouverte et que j’ai vu le mouvement mécanique, ça m’a fait un choc, ça m’a ému, ça a été une révélation!

Et le début d’une dévorante passion.

«Tu ne seras pas horloger mon fils!» Cette phrase, le papa de notre hôte aurait pu la prononcer. Tant il espérait que son enfant devienne un banquier «en costume-cravate» tout comme lui. Mais il a préféré mettre de l’eau dans son saké: «Obtiens une licence universitaire et après je t’aiderai financièrement à réaliser ton rêve!» Yosuke obéit et s’inscrit en littérature française à l’université de Tokyo.

Son papier en poche, le jeune insulaire hésite encore à faire le grand saut, il n’est pas du genre kamikaze. «J’avais peur de partir à l’étranger.» Son père le pousse: «Si tu as envie de faire ça, alors lance-toi!» La boule au ventre, il quitte finalement le Pays du Soleil levant et débarque en France. «Parce que la vie y est moins chère qu’en Suisse.» Là, notre homme frappe aux portes des écoles d’horlogerie. Sans succès. Il ne se décourage pas et finit par entrer dans un lycée technique en Franche-Comté. «Il y avait 90 candidats pour 15 places et j’ai été pris.» Il en est malheureusement exclu trois semaines après. «En fait, les cours étaient destinés aux chômeurs français, pas aux étudiants étrangers.»

Le coup de pouce d’un professeur

Ce passage éclair n’aura pourtant pas été vain. L’un des profs de cet établissement le prend sous son aile, lui propose le gîte et lui donne libre accès à son atelier. L’apprenti nippon se remet à l’établi et aux études. Avec acharnement. Et un an et demi plus tard, il passe le CAP d’horloger en tant que candidat libre. «Il me fallait un diplôme pour pouvoir espérer travailler un jour en Suisse.»

Un entretien et un bout d’essai suffisent à convaincre le premier patron qu’il rencontre. Mais la demande de permis est refusée. L’entrepreneur s’obstine et sa seconde tentative aboutit. Après un court exil dans sa patrie d’origine (son visa d’étudiant avait expiré dans l’intervalle), l’opiniâtre Japonais pose enfin ses valises en Terre promise, à La Chaux-de-Fonds plus précisément.

Six ans ont passé depuis. Yosuke Sekiguchi vit aujourd’hui au Locle. Avec son épouse Kiyomi et leur fils Daiki (15 mois). Madame – ex-banquière de Shibuya, le quartier branché de Tokyo – est employée dans une fabrique d’aiguilles. Monsieur, lui, œuvre au sein de la manufacture Christophe Claret.

Je me sens chez moi ici, j’ai l’impression que le temps passe plus lentement qu’au Japon et ça me convient parfaitement.

Le tic-tac tranquille des pendules neuchâteloises, qui envahissent son salon, semble faire écho à ses propos...

© Migros Magazine – Alain Portner