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22 septembre 2016

«Bien comprise, la pensée positive, ça marche»

Voir la vie du bon côté, cela amène-t-il des conséquences positives dans l’existence? Yves-Alexandre Thalmann, ancien physicien et psychologue, en est convaincu. Rien à voir avec de la magie cependant: les mécanismes de la psychologie classique peuvent tout à fait expliquer ce phénomène.

Pour Yves-Alexandre Thalmann, une pensée positive efficace ne doit pas gommer le négatif.
Pour Yves-Alexandre Thalmann, une pensée positive efficace ne doit pas gommer le négatif.

Très franchement, la pensée positive, vous y croyez ou pas?

Cela dépend de ce que l’on entend par là, justement. Mon truc à moi, c’est la psychologie scientifique, que j’enseigne. C’est l’efficacité des méthodes qui seule m’intéresse, en répondant à la question: «Jusqu’à quel point une telle pratique permet-elle d’atteindre les objectifs fixés?»

Vous étiez dans les sciences dures** auparavant, n’est-ce pas?

J’étais physicien, oui. Je peux donc confirmer que les questions de conscience et de physique n’ont rien à voir. On entend dans des conférences certains s’en réclamer. Ce qui ne repose pas sur des bases scientifiques solides.

Smiley farceur.

Peut-on définir la pensée positive que vous appelez «classique»?

C’est l’idée de la loi d’attraction: si je pense positif, j’attire du positif dans ma vie. En amont existe la certitude que nos pensées auraient le pouvoir d’attirer, comme un aimant, les bonnes choses dans notre existence. Pour moi, vu comme une loi, cela s’apparente à de la pensée magique. Mon leitmotiv est de reprendre les idées populaires et de voir ce qu’en disent les approches scientifiques. Effectivement, avoir des attitudes positives amène des conséquences dans la vie. Mais pas par magie, par des mécanismes que la psychologie classique peut tout à fait expliquer.

Si je vois les choses positivement, mes attitudes – à la fois les pensées et le comportement – vont aller dans ce sens.

Un exemple?

Je vais à un entretien d’embauche. Si je m’y rends avec la conviction que je suis nul, tout mon langage corporel non verbal dégage quelque chose de négatif. Et si on me pose une question un peu délicate, je m’enfonce en me disant que c’était prévisible que je n’allais pas y arriver. Par contre, si je pense que ce poste est fait pour moi, que je peux apporter quelque chose à cette entreprise, je me montre sûr de moi, davantage à l’aise dans mes réponses et la mise en avant de mes qualités, etc.

Pourquoi alors est-ce une erreur de considérer la pensée positive comme magique?

Parce que comme le négatif attirerait le négatif, il faudrait alors éviter les pensées de cet ordre. Une chercheuse germano-américaine à l’Université de New-York, Gabrielle Ottingen, s’est posé précisément cette question. Elle a observé de nombreuses expériences sur des milliers de personnes avec de grands objectifs – trouver un partenaire amoureux, un travail, etc. – et a conclu que ceux qui ne sont que dans le positif arrivent moins à atteindre leur objectif que ceux qui utilisent un peu le négatif. A l’instar d’un nageur de crawl qui se sert avant tout de la force de se bras, mais bat tout de même des pieds.

La nouvelle pensée positive dit: utilisez le négatif pour vous y préparer et mieux l’éviter.

Les chantres de la pensée positive perçue comme magique utilisent donc l’absolu et l’hyperbole pour mieux convaincre?

Voilà. C’est du business, et, chez certains, il s’avère très lucratif.

Yves-Alexandre Thalmann
Yves-Alexandre Thalmann

Dire aux gens de ne mettre que du positif dans leur vie ne paraît toutefois pas très dangereux…

Si vous souffrez d’un cancer et qu’un gourou vous dit d’arrêter tout traitement en étant certain de guérir, je ne dirais pas cela. Je vois arriver dans mon cabinet des personnes qui m’expliquent qu’elles ont essayé d’appliquer cette pensée magique. Sans pour autant guérir, sauver leur mariage ou leur relation avec leur enfant.

Pourtant, ces livres sur la pensée positive «magique» regorgent souvent de témoignages de gens expliquant que cela a marché pour eux…

En sciences, les témoignages seuls ne sont jamais déterminants. Notamment parce que toutes les personnes chez qui ça n’a pas fonctionné ne sont pas répertoriées. Dans le langage de la psychologie cognitive, on appelle cela un biais de confirmation: on ne mentionne que les cas positifs. Notez encore une fois que ma démarche consiste uniquement à me demander dans quelle mesure cette efficacité est démontrable.

La pensée positive nous appelle à mobiliser nos ressources. Là aussi, vous expliquez que la motivation n’est pas toute puissante, et vous rappelez le «contrat d’Ulysse***»…

Certaines personnes mettent en avant comme ressource mobilisée la volonté. Or, les neurosciences nous ont appris que cette instance n’est pas toute puissante. Le cerveau doit être vu comme une sorte de Parlement, avec parfois des Chambres aux avis contradictoires. Exemple: je veux perdre du poids, et je mobilise ma volonté. Facile tant que je reste chez moi, que je peux contrôler où et ce que je mange, etc. Mais évidemment, le moindre grain de sable, la plus petite tentation inattendue, risque d’enrayer la mécanique. C’est là qu’intervient Ulysse, figure mythique de la guerre de Troie. Au moment de croiser l’île aux sirènes dont les chants ont envoûté tant de marins, il se méfie de lui-même et demande à ses marins de l’attacher au mât et de ne pas écouter les ordres qu’il lancera.

Il sait qu’il risque de craquer, il anticipe ses probables faiblesses. Et, du coup, les surmonte.

Vous comparez cette pensée positive trop souvent magique aux débuts d’internet. Puis vous proposez son évolution, que vous appelez alors 2.0. En quoi est-elle différente?

Outre le fait qu’elle est fondée scientifiquement, elle fonctionne mieux, car elle ne fait justement pas seulement appel à la pensée. Interviennent aussi les sentiments et les comportements. Penser que tout ira bien, mais en anticipant les problèmes, et surtout mettre la main à la pâte! Si je désire rencontrer l’âme sœur, il ne suffit pas d’imaginer. Il faut sortir, rencontrer du monde, aller vers les autres, etc. Je ne suis pas que dans le mental, mais dans toutes les dimensions de la vie.

Peut-on choisir d’être optimiste?

Des recherches ont montré que cela s’apprend. Lorsque l’on cultive certains types de pensées, ce sont elles qui arrivent en premier. Le vrai optimisme ne se constate pas lorsque tout va bien, mais précisément au moment où la situation est plus difficile. C’est l’exemple de l’attentat dans lequel je suis blessé.

Six mois plus tard, comment est-ce que je raconte cette histoire? En insistant sur ma bonne étoile puisque je n’ai pas été grièvement atteint, ou en appuyant sur le manque de chance parce que je passais au mauvais endroit au mauvais moment.

Mais n’y a-t-il pas quand même des vies où il est difficile d’avoir de la chance?

Sans doute. Reste que ce qu’on en fait dépend aussi en partie du regard. Quelqu’un a un diabète de type 1. Le pancréas hors d’usage. Cette personne peut se lamenter et ne pas accepter. Ou par exemple se réjouir d’habiter dans un pays où la qualité de vie est aussi bonne que possible malgré tout. Pour moi, c’est ça la clé: mobiliser ses ressources pour que la vie soit plus belle. Vivre mieux ce n’est pas non plus seulement gagner au loto et devenir millionnaire… La psychologie positive et les recherches autour du bonheur se sont demandé quelle était l’incidence de la fortune. Il y en a une, naturellement, mais pas autant que celui qui joue chaque week-end se l’imagine. Croire que cela va changer sa vie, c’est de la pensée magique. Pas de la pensée positive!

Yves-Alexandre Thalmann tient un smiley malicieux devant son visage.

Quelles sont les dimensions supplémentaires de la pensée positive 2.0?

Elle s’ancre dans trois principes: l’ouverture, la motivation et la concrétisation. Le psychologue Richard Wiseman a beaucoup travaillé sur la chance avec des personnes qui se disent chanceuses ou non. Il parvient à la conclusion qu’il s’agit avant tout d’une attitude caractérisée par l’ouverture du champ de conscience qui permet de voir les opportunités. Ensuite, la motivation. Nos pensées ont des influences sur nos actes. L’expérience a été réalisée: chacun sait que la couleur des cheveux n’a aucune influence sur l’intelligence. Mais faites passer un test de QI à des femmes blondes avant et après les avoir chambrées et les résultats seront chez elles moins bons après coup. Ce n’est pas de la magie. La façon de penser a des impacts sur la façon d’agir. Certains évoquent leur «parking angel» pour, disent-ils, toujours trouver une place de parc. Je préfère imaginer que si l’on est confiant en arrivant suffisamment à l’avance pour son rendez-vous. On sera bien plus attentif à la moindre place qui se libère que si l’on est stressé et convaincu à l’avance que tout sera plein.

Il y a aussi l’effet Pygmalion…

Oui, mon attitude a une influence sur celle d’autrui. Dans la pensée positive, quoique l’on souhaite obtenir, cela passe par la relation: un thérapeute pour la santé, un employeur pour un nouveau job, une personne pour l’amour, etc. Or, si je me montre ouvert et positif, cela encourage les autres à faire pareil avec moi.

Quelle est la différence entre pensée et psychologie positive?

La pensée positive consiste à mobiliser mes ressources pour aller dans le sens qui m’intéresse. Son maître-mot est la réalisation. La psychologie positive apprend à apprécier ce que je vis pour en retirer du bonheur: c’est la science de l’appréciation. Ce n’est pas tout de s’acheter la voiture de ses rêves. Si c’est pour se plaindre des embouteillages, des radars, des jaloux qui vous la griffent…on n’en retirera aucun plaisir. Extraire du bonheur des événements, c’est ce que nous apprend la psychologie positive.

Et ça marche dans n’importe quelles circonstances?

Seul un gourou parle de résulats 100% positifs. La science préfère le langage prudent des probabilités: les méthodes qu’elle propose présentent un certain taux de succès. Chacun peut apprendre le piano ne serait-ce qu’honorablement s’il travaille pour y arriver. En s’entraînant, on réalise de belles prouesses. Et c’est la même chose avec le bonheur et l’optimisme.

*Yves-Alexandre Thalmann, «Pensée positive 2.0», Ed. La Source Vive. Disponible sur www.exlibris.ch

**Expression populaire désignant dans un même ensemble les sciences de la nature et les sciences exactes.

***Le «contrat d’Ulysse», ou «pacte d’Ulysse», se réfère en psychiatrie à une décision prise librement par un patient, qui autorise l’entourage familial ou le personnel soignant à l’empêcher d’accomplir des gestes qui risqueraient d’avoir des conséquences néfastes, par exemple effectuer des achats inconsidérés.

© Texte Migros Magazine | Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Pierre-Yves Massot