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11 novembre 2013

Yves Coppens: «Pour le grand public, Lucy reste une star»

Paléontologue renommé, Yves Coppens raconte dans son dernier livre la découverte de ces préhumains dont la célèbre Australopithecus afarensis, nommée de manière plus sexy grâce aux... Beatles.

Yves Coppens, paléontologue.
Yves Coppens, paléontologue: «L'homme moderne apparaît vers 3 millions d'années.»

Y a-t-il encore des gens qui affirment que l’homme descend du singe?

Oui, moi!

Vraiment?

Evidemment pas du chimpanzé, qui a évolué dans sa propre direction. Mais les singes, les primates, ayant 70 millions d’années, et l’hominidé, une dizaine (il a une espérance d’existence jusqu’à environ 1 million d’années), nous ne pouvons pas descendre d’autre chose.

Mais alors qu’est-ce que la découverte de Lucy a changé?

Je ne devrais pas le dire comme ça, mais pas grand-chose au fond. A l’époque, en 1974, on ne connaissait pas d’hominidé aussi vieux: 3,2 millions d’années. D’autre part, on découvrait pour la première fois l’existence de ces êtres, que j’appelle «préhumains» pour simplifier, qui se tenaient debout tout en restant arboricoles. Ils étaient déjà capables de marcher sur leurs pattes de derrière – la bipédie – mais pas de manière aussi fluide que nous; tout en pouvant encore grimper. Cette notion de double locomotion a été très controversée à l’époque, notamment par les chercheurs américains. Ensuite, d’autres découvertes postérieures – Orrorin à 6 millions, Toumaï à 7 millions – ont confirmé cette hypothèse. Désormais, nous cherchons encore plus vieux.

Ces mises au jour postérieures n’ont-elles pas un peu pâli l’étoile de Lucy?

C’est ce que disaient les médias à une époque: «Lucy est battue.» Au niveau de l’âge, incontestablement. Et tant mieux, la paléontologie progresse. En plus, comme j’ai été associé à ces découvertes postérieures, elles mes réjouissent. Reste que, pour le grand public, Lucy est restée la star.

Pourquoi?

Yves Coppens s'exprime à propos de la découverte de Lucy en 1974.
Yves Coppens: «Il y avait suffisamment d’ossements d’un même corps pour pouvoir dessiner une silhouette.»

Est-ce vous qui l’avez trouvé?

Oui. Sur le terrain, on marquait chaque os à l’encre de Chine. Un boulot pas très marrant, effectué sous une tente-labo. Pour que ce soit moins rébarbatif, nous écoutions une mauvaise radio avec un lecteur de cassettes. En arrivant à la hauteur du bassin, nous avons compris qu’il s’agissait d’un personnage féminin. Au même moment passait Lucy in the sky with diamonds .

Pourquoi l’Ethiopie?

Il faut remonter beaucoup plus loin, à la fin des années 1950. Un couple anglais, Marie et Louis Leakey, travaillait en Tanzanie sur un site célèbre où j’étais encore en avril dernier. Il avait trouvé des restes de préhumain, alors que jusque-là on les situait plutôt en Afrique du Sud. C’est l’un des fossiles qu’ils ont découverts là-bas en 1959 qui a donné la première datation absolue deux ans plus tard: 1,750 million d’années. Ce qui était très important pour l’époque. Au début des années 1960 et jusque dans les années 1980, Anglais, Français, Américains, les expéditions se sont succédé en Afrique de l’Est, ce que j’ai appelé à l’époque the bone rush (la ruée vers l’os).

Tout cela dans quel état d’esprit? Les chercheurs en paléontologie s’espionnent?

Non, jamais aucun collègue ne m’a dissimulé quoi que ce soit. Et j’ai fait pareil de mon côté. Mais naturellement une certaine compétitivité entoure cette course au fossile humain le plus ancien.

Comme dans chaque science, des théories sont parfois mises à mal par des recherches postérieures. N’est-ce pas un peu le cas de votre scénario de l’Est?

Dans les années 1960, l’idée était que notre plus vieil ancêtre correspondait à des restes trouvés du côté de l’Inde et du Pakistan. En 1982, réunion à l’Académie pontificale des sciences. Le principal défenseur du ramapithèque, un Brésilien, change d’avis: ses dernières recherches le conduisent à penser qu’en fait ce fossile est plutôt l’ancêtre du grand singe asiatique actuel. La focale se déplaçait donc sur l’Afrique. Problème: tous les grands singes, nos cousins, sont à l’ouest de la chaîne de montagnes qui s’appelle le Rift. Alors que ces fossiles de préhumains ont été trouvés de l’autre côté. Du coup, j’émets l’hypothèse que le climat et la végétation différentes entre l’est et l’ouest ont provoqué des évolutions différentes, adaptées à la forêt d’un côté, à la savane de l’autre. Comme j’enseignais à New York, j’ai appelé ce scénario l’East Side story. ça a tenu un certain temps. Mon collègue au Collège de France, Michel Brunet, est parti tester cette hypothèse en 1984, d’abord au Cameroun puis au Nigeria et au Tchad. Il y a trouvé Abel, 3,5 millions d’années. Puis Tubaï, 7 millions d’années. Le côté forêt-savane restait (ou plutôt forêt dense-forêt clairsemée), mais pas le scénario est-ouest.

L’existence de ces préhumains rompt tout de même avec cette vision antérieure d’un grand singe qui se redresse peu à peu pour devenir homme, non?

Etant donné notre proximité avec le chimpanzé, nous avons des ancêtres communs autour de 10 millions d’années. Ils ont des enfants, qui se trouvent –par hasard ou non, on n’en sait rien – soit en milieu de forêt dense, soit de forêt claire-savane. Les premiers s’y adaptent de mieux en mieux, ce sont les chimpanzés que nous connaissons. Les seconds se développent comme australopithèques, et cela passe par un redressement du corps. Pour la première fois, il y a une bipédie, d’abord relative puis permanente. Dans certaines branches de préhumains, l’inaptitude à grimper arrive assez vite, dès 4 millions d’années.

Pas d’idéologie, donc, dans votre vision de l’évolution?

Non. Vers 3 millions d’années, l’homme moderne apparaît en lien avec son environnement, comme la girafe ou l’éléphant. Tant que l’environnement n’a pas changé, que le préhumain trouvait à manger des fruits dans la forêt, il a conservé son aptitude à grimper. S’il n’y avait pas eu un assèchement progressif du climat, peut-être le serions-nous toujours.

A propos de cette importance de l’environnement, quel regard de paléontologue portez-vous sur le dérèglement climatique?

En tant que scientifique, je reste à l’écoute d’autres disciplines. Je me souviens de la première fois qu’un ami travaillant au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) m’a glissé que c’était sans doute l’homme qui provoquait ce chamboulement. Même si les changements climatiques n’ont jamais cessé, celui-ci est donc d’une autre nature. L’humanité s’adaptera sans doute, mais non sans d’importantes migrations et bouleversements sociaux.

Pour vous, l’être humain représente-t-il le stade final ou culminant de l’évolution?

Je préfère le second terme. L’homme est en effet le mammifère (espèce la plus évoluée) qui avec son cerveau possède l’organe le plus sophistiqué. Mais il n’y a pas de raison que l’évolution en reste là. Si l’humanité perdure, ce que je crois.

Mais pourrait-on voir un nouvel «homme», comme à l’époque où l’homo sapiens a supplanté l’homme de Néandertal en Europe?

Peut-être. A l’époque, autour de 25 000-28 000 ans, il y a eu sans doute compétition passive entre les deux espèces plutôt que conflit direct. L’espace était très grand pour peu de population, ces divers espèces humaines – puisqu’il y en avait plus que deux, par exemple celui que l’on appelle l’homme de Java – vivaient chacune dans des biotopes différents, sans trop se rencontrer. Notre époque d’extrême mobilité et l’essor démographique font que nous ne sommes plus du tout dans les mêmes circonstances. Notez que l’on pourrait les retrouver si un jour l’homme s’installe sur une autre planète.

Le fameux topos de science-fiction où une colonie terrienne oubliée sur Mars s’adapte et se transforme selon son nouveau milieu?

Voilà.

Faut-il aimer voyager pour devenir paléontologue?

Je le pense. Il existe d’ailleurs une petite animosité entre les scientifiques qui font du terrain et ceux qui restent dans les laboratoires. Les deux approches sont importantes. Mais personnellement, si j’ai fait de l’archéologie d’abord puis de la paléontologie, c’était pour aller chercher les fossiles où qu’ils soient.

Dans quelle mesure Lucy et les autres racontent-ils notre humanité d’aujourd’hui?

Si l’on prend Lucy, son aptitude à grimper est par exemple due au développement de notre clavicule. Je le raconte souvent aux enfants. Si vous avez ce petit os qui part de l’épaule, ce n’est pas d’abord pour serrer dans les bras vos parents, mais pour grimper aux arbres. Les yeux en façade également datent de la vie arboricole, donnant la possibilité d’apprécier l’espace avant de sauter de branche en branche. Nos ongles correspondent aux restes des griffes qui nous aidaient à grimper, et ainsi de suite.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Julien Benhamou