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28 septembre 2014

Jetman, l’homme qui voulait être un oiseau

Rencontre avec Yves Rossy, le seul homme volant à réaction de l’histoire de l’aviation. A 55 ans, le pilote vaudois prépare sa succession. Toujours avec la même passion.

Yves Rossy, jetman
A 55 ans, Yves Rossy est en train de préparer la relève. D’autres Jetmen, il y en aura bientôt. Photo: Laurent de Senarclens

«Moi, je m’appelle Noah. Et toi, c’est Jetman, hein. T’as pas le vertige là-haut? Et ces chaussures, ce sont les vraies?» Du haut de ses 5 ans, Noah est fan d’Yves Rossy. D’ailleurs on a l’impression que le petit garçon est venu à Air14 (en voisin, il habite tout près de Payerne) exprès pour le voir en vrai. «Il revient dimanche pour le voir voler en vrai, confirme sa maman. Il faut dire que dès que ça a un moteur et que ça va vite, il adore.»

Avec son aile, l’aventurier des airs peut atteindre une vitesse de 200 km/h.
Avec son aile, l’aventurier des airs peut atteindre une vitesse de 200 km/h. Photo: LDD.

Amusé, Yves Rossy semble aussi heureux que Noah. Lui qui, à force de persévérance, vit son rêve de gosse, il sait que les enfants ont les yeux qui brillent autant que lui devant son étrange attirail.

Une grande aile qui ne fait qu’un avec lui grâce à un harnais. Quatre réacteurs de 40 kilos lui autorisant dix minutes à toute vitesse. Des instants de «bonheur absolu et d’une sensation indescriptible»: voler comme un oiseau. «Je peux monter à 60 degrés constants à 200 km/h. Et sans un F/A-18 autour», sourit l’homme-oiseau.

Vidéo: Yves Rossy, lors d'un entraînement. Source: Youtube.

Etre dans le ciel. Virer, monter, descendre d’un simple mouvement du corps, sans la carcasse d’un avion autour de lui. Voler soi-même et non dans une machine. Loin d’être un détail, ça fait toute la différence, explique Jetman. Qui sait de quoi il parle, lui qui fut commandant de bord chez Swiss mais aussi pilote militaire pendant trente ans. «Se retrouver dans un avion de chasse reste un truc extraordinaire. En tant que pilote civil, tu connais déjà tout ce que représente le fait de te retrouver en plein ciel. Là, tu découvres la 3e dimension, l’ultra-technologie, la puissance énorme. Mais tu es quand même dans une boîte, tu diriges une machine. Moi je voulais me retrouver comme la plongée en apnée, comme le scaphandre autonome de Cousteau. Qu’il n’y ait rien entre l’air et moi.»

Comme dans la peau d’un pionnier de l’aviation

Pour y parvenir, il lui aura fallu vingt ans de recherche passionnée, de gros sacrifices financiers en développement – son équipement actuel vaut dans les 100 000 francs – et pas mal d’audace.

Car même si Jetman maîtrise plutôt bien les paramètres techniques et météorologiques, il s’est remis dans la peau d’un pionnier de l’aviation en partant d’une feuille blanche. «J’ai essayé la position debout, comme lorsque je pratiquais le sky-surfing. Une aile plus petite et largable. ça ne fonctionnait pas. Et c’était impossible à réaliser en simulation, puisqu’il n’existait aucune donnée. Il a fallu que j’expérimente. Et que j’apprenne de mes erreurs.»

Contrairement à ce que d’aucuns pourraient penser, Yves Rossy n’a rien d’un trompe-la-mort ou d’un doux dingue. Pour autant, le Vaudois – né à Penthalaz – avoue s’être parfois fait peur. «A trois reprises, ce n’est pas passé loin. Et la dernière fois, j’ai tout rangé pendant six mois. Je m’étais posé en catastrophe au milieu de nulle part du côté de la Costa Brava. Pas loin d’un étang, le vent dans les roseaux, une jument qui allaitait son petit. Je me suis dit que c’était moi qui étais à côté de la plaque.»

Evidemment, après un moment, Yves Rossy se remettait à l’ouvrage. «J’ai goûté à cette sensation. Et maintenant je suis foutu. ça doit être une sorte de destin. Je suis arrivé au moment où la technologie était capable de faire voler un être humain. J’avais les connaissances et la persévérance pour continuer jusqu’à aboutir. Au point où j’en suis maintenant, je peux dire que le résultat dépasse même mes espérances.» Je ne pensais pas pouvoir créer une aile qui me rende si mobile, si rapide et si longtemps.»

Avec 40 kilos sur le dos, la partie la plus délicate reste l’atterrissage. Les bobos ne sont pas rares. Et Yves Rossy le reconnaît avec sagesse, «après vingt ans d’un projet fou, j’ai sans doute un peu moins la niaque».

Le Vaudois a aussi 55 ans, et tenir sa ligne lorsqu’il «met la patate» requiert une sacrée condition physique et des efforts qui commencent à lui peser. Il est donc temps de passer le témoin. «Mais pas sans que d’autres puissent poursuivre et vivre le même rêve, ressentir les mêmes émotions.»

«Jusqu’à maintenant leur monde était cloisonné»

Alors Jetman, dont la force de persuasion déplacerait les montagnes – avec lui, la votation sur les nouveaux avions militaires passait «finger in the nose» – s’est trouvé des disciples. «Les deux gars qui ont sauté en avril dernier du haut de Burj Khalifa à Dubai (828 mètres), la plus haute tour du monde, sont devenus mes élèves. Et dans deux ou trois ans, ce sont eux qui prendront le relais.»

Vidéo: le saut de Vince Reffet et Fed Fugen depuis Burj Khalifa. Source: Youtube

Vince Reffet et Fed Fugen, champions de base-jump, sont aussi multi-médaillés de «free flight», cette discipline incroyable qui consiste à sauter de hautes falaises. «Comme compétiteurs, ils ont la rigueur qu’il faut et ils se montrent très enthousiastes. Jusqu’à maintenant, leur monde était comme le mien autrefois: cloisonné. Pour eux, c’était une colonne d’air verticale. Là, le ciel s’ouvre à eux, et c’est génial de voir leurs yeux s’émerveiller.»

Se rapprocher un peu plus des oiseaux, capables d’évoluer en trois dimensions. Voilà le meilleur moteur de l’homme volant à réaction. Qui a fait bien davantage que de réaliser son rêve. Il s’est réalisé lui-même.

© Migros Magazine – Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey