25 janvier 2018

Lausanne: une visite de la cathédrale lanterne au poing

Le temps d’une soirée, Floriane Nikles, enseignante lausannoise et initiatrice du projet, a fait remonter le temps à de nombreux chanceux. Au programme: une rencontre avec le guet et la traversée de la cathédrale enténébrée, lanterne au poing.

cathédrale de Lausanne
La balade inclut la visite de la cathédrale de Lausanne et une rencontre avec le guet.
Temps de lecture 6 minutes

Au pied de la cathédrale de Lausanne serpente une guirlande de lanternes aux flammes vacillantes. Un homme vêtu d’une grande cape noire et d’un large chapeau assorti en tend une à chaque enfant: «Tu ne fais pas des loopings avec, hein? Elle est remplie de paraffine, alors il faut faire attention! Et toi, prends-la plutôt par là, parce que ici, c’est chaud!» Il est 16 h et Gregori Barblan, généralement guet de tour suppléant, mais aujour­d’hui guet de terre pour l’occasion, est chargé d’accueillir les chanceux qui se sont inscrits à une visite de la cathédrale avec, à la clé, une rencontre avec le guet. Plus loin, sur l’esplanade, Floriane Nikles, enseignante et initiatrice du projet, attend les derniers arrivants pour entamer la première ronde sur les quatre prévues ce soir-là.

Floriane Nikles raconte comment était la ville il y a six cents ans.

Voyage dans le temps

«La collaboration mise en place il y a quatre ans avec la Ville de Lausanne et le guet de la cathédrale s’est agrandie cette année avec la participation de l’intendante de la cathédrale, explique-t-elle avec enthousiasme aux intéressés de tous âges qui l’entourent. Aujourd’hui, il y aura aussi des journalistes et la RTS qui nous accompagneront dans notre balade.» – «Mais au Moyen Âge, il n’y avait pas de télé!», s’insurge un historien en herbe. «On commence cette visite par un grand voyage dans le temps, en remontant six cents ans en arrière, commence Floriane Nikles. Il y avait alors des choses qui existaient déjà, comme la cathédrale, et d’autres pas.» – «Le métro!», s’exclament des enfants qui suivent ses explications avec passion.

«À la place de ces maisons, il y avait des vignes, des champs et des prairies et deux rivières traversaient la ville. Mais on ne les voit plus, car elles sont maintenant enterrées. Beaucoup plus petite, elle était partagée en cinq quartiers: la Cité, la Palud, Saint-Laurent, le Pont et le Bourg. Le gros souci au Moyen Âge, c’étaient les maladies, et surtout le feu. Car à l’époque, toute la ville devait s’éclairer avec des bougies et des lanternes.» Une forêt de petites mains se lève: «Il y avait un château?» – «Oui, le château Saint-Maire, qui existe toujours mais qui se trouve à l’autre bout du quartier et que nous n’aurons pas le temps de voir aujourd’hui.»

Tout en devisant, la petite troupe a quitté l’esplanade pour remonter la rue Cité-Derrière. La nuit tombe peu à peu, nimbant les ruelles pavées d’une douce lueur bleue. «On va trop vite, je vais tomber et ma lumière va s’éteindre!», se plaint un petit bonhomme tout essoufflé. Floriane Nikles continue ses explications: «Les maisons étaient en bois et s’enflammaient très rapidement, car les gens n’avaient alors pas de cuisinière et préparaient les repas directement sur un feu. Il suffisait parfois d’un seul coup de vent pour que tout s’enflamme, et parce que les maisons se touchaient, quand une maison brûlait, toutes les autres brûlaient aussi. En 1405, un énorme incendie a ainsi détruit entièrement les quartiers du Pont et de la Palud.»

Le guet Bernard Gmünder Goël.

Guets de tour et guets de terre

Lumignons au poing et face à l’œil de la caméra de la RTS, on part à gauche pour emprunter la ruelle la plus étroite de Lausanne, celle du Lapin-­Vert. «Hé, y’a des fantômes!» – «J’avais pas remarqué qu’on était dans la nuit!» – «Tout le monde est là?», s’inquiète notre guide, qui profite d’une petite pause dans la ruelle du Lapin-­Vert, pour continuer sa présentation. «Les 23 et 24 octobre 1405, après l’incendie, l’évêque Guillaume de Menthonay s’est réuni avec les délégués des cinq quartiers moyenâgeux pour fixer des règles pour lutter contre le feu. Il existait déjà un guet dans le clocher de la cathédrale, qui était chargé de surveiller la ville et d’avertir les gens en cas de danger. Mais les délégués et l’évêque ont décidé de mieux s’organiser et ont demandé au guet de crier dorénavant les heures, de jour comme de nuit. Des guets de terre, répartis dans les différents quartiers, devaient pour leur part crier et écouter les réponses des quatre autres, pour être sûrs que tout allait bien dans la ville. Quant aux habitants, ils devaient bien nettoyer leur cheminée et avoir chez eux un seau en cuir et une bassine pleine d’eau, pour éteindre le feu au cas où.» Dans la lumière du crépuscule, les enfants, devenus silencieux, s’asseyent çà et là, le regard perdu dans la flamme de leur lanterne. «Allez, le guet vous attend!», les motive Floriane Nikles, qui redescend la rue en direction de la cathédrale. «Oh, il y a une lumière, là-haut!» – « C’est le guet! On lève notre lanterne pour lui dire qu’on arrive?» Arrivés au pied du beffroi, les promeneurs guettent la silhouette sombre du guet: «Hého, le guet!» – «Je vous descends la clé!», crie ce dernier avant de lancer une corde ornée d’une guirlande lumineuse. «Maintenant, vous allez devoir suivre le chemin des lumières. Il n’y aura que vos lanternes pour vous éclairer», explique Floriane Nikles. Les bambins commencent à gravir les cent cinquante-trois marches jusqu’à la loge du guet.

Le guet apprend aux enfants à crier l’heure.

Il a sonné six!

Une fois en haut, une vue spectaculaire s’offre au regard émerveillé des visiteurs. «C’est beau, hein?» – «Toutes ces lumières… c’est magique, on dirait des diamants!» – «Dans une minute, on va entendre la cloche de l’Ancienne Académie, annonce le guet Bernard Gmünder Goël, vêtu lui aussi, comme il se doit, de sa longue cape et de son grand chapeau. Elle sonne deux minutes avant Marie-Madeleine, notre plus grande cloche. Mais… quels sont ces éclairs? Des signaux du ciel? Ah non, j’ai eu peur, je croyais que c’était un incendie, mais nous sommes au XXIe siècle: c’est le flash des photographes!» Soudain, Marie-­Madeleine se met en branle, faisant vibrer cœurs et tympans. «Maintenant, on a un travail! annonce en souriant Bernard Gmünder Goël aux enfants. On va sonner l’heure! Il faut dire: ‹C’est le guet, il a sonné six, il a sonné six.› Prêts? On y va!» Un chœur de voix claires s’élève dans la nuit. «C’était bien!» Les enfants réitèrent l’expérience de l’autre côté du beffroi: «C’était super, la troisième fois, ça va être le bouquet final!»

Après s’être bien égosillés, les enfants et adultes ravis prennent un escalier dérobé pour arriver au cœur de la cathédrale, plongée dans les ténèbres et le silence. Chacun hâte soudain le pas pour traverser le transept obscur, tandis que les lanternes allongent les ombres et les font danser le long des colonnes. À peine éclairée par les lumières de la rue, la rosace scintille faiblement, ajoutant au mystère et à l’intensité de ces minutes hors du temps.

Une fois dehors, chacun reprend son souffle, conscient d’avoir vécu un moment exceptionnel. «Il y avait un caquelon à fondue dans la loge du guet, tu as vu? demande un garçon à sa maman. Il a de la chance, il va se régaler, ce soir!» 

Les enfants prennent la pose à côté du guet de terre Gregori Barblan. «Allez, dites «ouistiti!»

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