5 juillet 2018

Au coeur de la Grande-Dixence

Près de soixante ans après un chantier de tous les défis, le célèbre barrage reste le mur le plus haut du monde. Le plus technique aussi, capable de capter les eaux de fonte de trente-cinq glaciers sans en perdre une goutte. Ou presque.

Grande-Dixence
La Grande-Dixence est un barrage-poids, c’est-à-dire qu’il résiste à la pression de l’eau grâce à sa masse. (Photos: Jean Revillard/Rezo)

C'est un géant de béton, légende des Alpes et défi technique insurpassé. Près de soixante ans après un incroyable chantier à plus de 2300 mètres d’altitude, la Grande-Dixence est toujours le barrage-poids le plus haut du monde.

Au moment où l’ensemble de la production d’énergie hydraulique suisse est menacé par un prix au kilowatt battu en brèche par l’ouverture en cours du marché de l’électricité, il faut se souvenir qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, notre pays souffrait d’une situation totalement inverse, avec le développement des industries. Et c’est vers le potentiel hydroélectrique du Valais et de ses 900 km2 de glaces éternelles que s’est tournée la Confédération. Après avoir endigué le Rhône et construit un réseau de quelque deux cents bisses pour irriguer récoltes et pâturages, commencera donc l’épopée des barrages et le combat titanesque du stockage de cette énergie écologique et renouvelable qu’est l’or bleu.

La construction, pharaonique, de la Grande-Dixence débute en 1951. Elle rassemble les eaux de la Viège et de la Borgne

Amédée Kronig

«La construction, pharaonique, de la Grande-Dixence débute en 1951. Elle rassemble les eaux de la Viège et de la Borgne. Construit à peine quinze ans plus tôt, le premier barrage de la Dixence sera noyé dans le nouveau lac, englouti par le chantier de tous les records», explique Amédée Kronig, directeur depuis 2011 et ayant trois décennies à son actif dans la société.

La Grande-Dixence est un complexe de quelque 100 kilomètres de galeries.

Une tâche monumentale

En grimpant la petite route qui serpente depuis Sion, et dont la partie haute est fermée en hiver, le visiteur s’interroge: comment ont-ils fait, il y a plus d’un demi-siècle, pour construire ce mur de béton incliné haut de 285 mètres et pesant 15 millions de tonnes?

Les images tournées à l’époque par Jean-Luc Godard, dans un film consacré aux quelque trois mille ouvriers et manœuvres, mais aussi géologues, hydrologues, topographes ou ingénieurs suisses et italiens qui se sont succédé pour ce «monument à la gloire du génie humain», racontent l’intensité de la tâche onze heures par jour (et dix heures par nuit) sous un soleil de plomb ou dans la neige glaciale. Pour soulager un peu leur peine, dès 1953, on construit sur le site un véritable immeuble aussitôt surnommé Le Ritz. Devenu un hôtel-restaurant, il accueille aujourd’hui visiteurs et randonneurs. Comme dans un village, là-bas dans la plaine du Rhône, se créent une fanfare, des équipes de football et chaque hiver s’organise une course de ski, le Trophée des Mineurs. Les accidents graves seront rares durant les dix ans du chantier, mais le labeur reste harassant.

Pour fabriquer rien de moins que 1,3 million de tonnes de ciment, neuf cimenteries acheminent par rail puis par des téléphériques construits spécialement 200 tonnes à l’heure sur le chantier. Pendant que l’on extrait la moraine de Prafleuri, la transformant en graviers charriés sur d’immenses tapis roulants. Il faudra couler au final 6 millions de m3 de béton entre les deux parois du val des Dix distantes de 700 mètres, l'enfoncer jusqu’à près de 100 mètres à l’intérieur de la montagne et à 200 mètres sous la surface du sol. Large comme deux longueurs de terrain de foot à sa base (200 mètres), l’impressionnante paroi s’affine jusqu’à ne former qu’un ruban de 15 mètres de large en son sommet.

Infiltration d’eau quasi inexistante

Là-haut, sur ce couronnement long de 700 mètres, la vue sur la vallée comme sur l’étendue d’eau est magnifique. Quelque 400 millions de m3 peuvent être stockés ici au plus fort de la saison, à mi-septembre. «Comme le lac est partiellement vidé durant l’hiver, nous n’en sommes qu’au début du remplissage qui peut grimper jusqu’à 1 mètre du couronnement, soit 284 mètres.» En ce dernier lundi de juin, le niveau indiqué sur un tableau à la sortie du petit téléphérique est de 217 mètres. «Entre chaque plot de béton de 16 mètres, des joints assurent l’étanchéité de l’ouvrage. L’infiltration d’eau reste quasi inexistante aujourd’hui. D’ailleurs des ingénieurs chinois à l’œuvre au barrage des Trois-Gorges ne voulaient au départ pas le croire lors de leur visite», sourit avec fierté notre second guide, Aldo Dayer. Chef barragiste, le solide Valaisan affiche un quart de siècle de maison, et déjà un beau-père qui travaillait ici. Avant 1985 et l’automatisation, à l’époque où il y avait toujours une équipe de deux personnes sur place, même en hiver. «Désormais, durant la mauvaise saison, il y a quelqu’un uniquement durant la semaine de contrôle. Le reste du temps, les éventuelles alertes et alarmes de l’ouvrage sont gérées depuis la centrale de Sion.»

Bien plus qu’un pan de béton

Pourtant, aussi impressionnant soit-il, l’ouvrage ne représente qu’une partie du défi technique de la Grande-Dixence. Car s’il est capable de retenir les millions de litres accumulés dans le lac des Dix au plus fort de la saison, encore faut-il amener cette eau jusque-là. C’est là qu’intervient le système artériel souterrain, «vaste réseau d’adduction capable de collecter les eaux des vallées voisines du Mattertal, de Ferpècle et d’Arolla. La Grande-Dixence est donc bien plus qu’un pan de béton, c’est un complexe de quelque 100 kilomètres de galeries», relève Aldo Dayer qui en connaît chaque recoin par cœur.

Pas moins de trente-cinq prises d’eau sont dispersées parmi les trente-cinq glaciers

Aldo Dayer

Leur percement constitua un travail harassant et parfois dangereux en raison du danger d’éboulement. Les anciens perceurs, répartis en équipes venant souvent de la même vallée, évoquent encore Mellichen ou Alphubel, où en hiver le ravitaillement dépendait de l’hélicoptère. Ou le siphon de Stafel, où éclataient les poutres de soutènement et où il fallait consolider tous les 50 centimètres. «Pas moins de trente-cinq prises d’eau sont dispersées parmi les trente-cinq glaciers.» Pour la majeure partie d’entre eux, la zone de fonte se situe à une altitude inférieure. Comment, dès lors, refouler les eaux du Gorner, au pied du Mont-Rose, du Stafel, au pied du Cervin, ou de Ferpècle en dessous de la Dent-Blanche? «En installant des stations de pompage d’une puissance totale de 186 mégawatts, soit celle de trente-cinq locomotives. Ensemble, elles refoulent dans le grand collecteur un volume d’eau de 300 millions de m3», expliquent encore nos deux guides. Sous terre, les 32 kilomètres de galeries équipant le barrage de la Grande-Dixence sont parsemés de sept immenses puits creusés sur toute la hauteur du mur. «Ce sont des pendules verticaux qui surveillent toute déformation de l’ouvrage et de ses fondations.»  

Trois galeries d’amenée et conduites forcées acheminent les eaux du barrage vers ses centrales hydro­électriques.

Les 400 millions de m3 accumulés dans la retenue représentent un potentiel énergétique immense. L’eau est d’abord turbinée du lac des Dix dans l’usine souterraine de Fionnay à travers une galerie sous pression de 9 kilomètres. Puis elle replonge dans la montagne jusqu’à l’usine hydroélectrique de Nendaz à travers un cheminement de 16 kilomètres. «À pleine puissance, il leur faut plus de 2000 heures pour vider entièrement le lac.» La force hydraulique est ensuite transformée en électricité dans trois usines de production d’une puissance totale de 2000 mégawatts. Ce qui permet d’alimenter en courant l’équivalent de 500 000 ménages.

Benutzer-Kommentare