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Je t’aime en mode chaste

Et si l’amour se passait de sexe? C’est ce que revendiquent les asexuels. Ni coincés ni abstinents, ils n’éprouvent tout simplement pas d’attirance sexuelle pour l’autre.

S’aimer sans sexe? Impossible! Et pourtant, certains y parviennent au quotidien. Rien à voir avec une éventuelle abstinence teintée de croyances religieuses, pas plus qu’il ne s’agit de problèmes d’ordre sexuel.

Non, si ces hommes et ces femmes vivent sans s’adonner aux plaisirs de la chair, c’est tout simplement parce que la chose ne les intéresse pas. Loin de rester passifs, ils revendiquent leur appartenance à un groupe: les asexuels. Depuis août 2010, ils ont même leur étendard, un rectangle inspiré du drapeau arc-en-ciel LGBT traversé de quatre bandes horizontales aux couleurs noire, grise, blanche et violette.

Ils se retrouvent sur les forums et dans les cafés, discutent et échangent autour de cette absence de désir charnel que beaucoup ont d’abord prise pour une anormalité, voire une maladie.

Car comment peut-on être coupé de tout désir dans une société où le sexe est omniprésent? «Dans la pub, dans les journaux, on parle de sexe, relève Julien, informaticien de 31 ans, asexuel revendiqué. Le miroir que l’on nous renvoie est que nous ne sommes pas normaux si nous ne sommes pas attirés par le sexe.»

Prise de conscience et libération

C’est d’ailleurs en pratiquant qu’il a commencé sa vie amoureuse. «Ma première petite amie était très demandeuse et nous avions fréquemment des rapports. Cela ne me dérangeait pas vraiment, car à l’époque, je n’avais pas encore réalisé qui j’étais, même si je sentais au fond de moi que quelque chose n’allait pas.»

C’est une émission de télévision consacrée à cette thématique nouvellement évoquée publiquement qui lui révélera son asexualité. «Cela a été un vrai déclic: en écoutant les gens parler de leur absence d’attirance, j’ai réalisé que j’avais refoulé qui j’étais vraiment pendant vingt-cinq ans. Jusque-là, je pensais que je n’étais pas normal, que j’étais malade.»

Reconnaître que j’étais en réalité asexuel a été une grosse libération.»

Une orientation sexuelle

Six ans plus tard, Julien se dit en paix avec lui-même. Il est désormais administrateur de la version francophone de la plate-forme internet née aux Etats-Unis Asexuels visibility education network (AVEN) (lien vers le site en français) qui offre une visibilité et un réseau d’infos à l’asexualité dans le monde.

«Il ne s’agit pas de revendication politique, mais de militer pour avoir la liberté d’être qui nous sommes.

L’asexualité est une orientation sexuelle au même titre que l’homosexualité.

Comme elle, elle ne se choisit pas.» Ce n’est pourtant pas l’avis de certains psychologues ou sexologues.

«Souvent on entend dire qu’il s’agit de problèmes d’impuissance, mais cela n’a rien à voir. J’avais par exemple du plaisir lors des rapports sexuels avec ma première compagne, mais je n’ai jamais été demandeur et elle a fini par s’en rendre compte.»

Fort de 5000 membres dans le monde francophone, AVEN se définit comme un réseau d’entraide: «Les profils sont très variés. Certains membres ont eu une vie sexuelle durant des années sans jamais avoir eu ­d’attirance pour leur partenaire, tandis que d’autres sont au début de leur vie amoureuse et se posent des questions.»

Trouver l’âme sœur malgré tout

Le forum de discussions permet à nombre d’entre eux de partager leur expérience et même de trouver l’âme sœur. Julien en fait partie. Il y a cinq ans, il a rencontré une jeune femme asexuelle comme lui. «Nous avons vécu une relation amoureuse comme n’importe quel couple, avec de la tendresse et des câlins. Simplement, nous n’étions pas intéressés par les rapports sexuels. Nous avons dû faire l’amour deux fois.»

Aujourd’hui célibataire, il ne perd pas espoir de rencontrer l’âme sœur et rêve même de fonder une famille. «Mais il faudra que ma partenaire soit peu demandeuse.»

Sites: http://fr.asexuality.org ou www.asexualite.org

Marie-Hélène Stauffacher: «Les gens qui vivent une non-sexualité sont très nombreux»

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, c’est chez les jeunes que l’on retrouve le plus d’asexuels. Ils vivent souvent leur orientation comme une revendication politique.

Marie-Hélène Stauffacher, psychologue et sexologue à Genève.

Marie-Hélène Stauffacher, psychologue et sexologue à Genève.

Beaucoup estiment que l’asexualité relève de l’abstinence, quelle est la différence?

Les asexuels revendiquent le droit de ne pas considérer leur sexualité comme quelque chose d’important dans leur vie tout en ne manquant pas de désir. Ce n’est pas de l’abstinence, car les asexuels ont un message clair. Ils disent: «Nous sommes des personnes tout à fait normales, mais nous ne voulons pas être définis par notre sexualité.» Pour moi, cela s’apparente presque à une revendication politique.

Ils sont plus de 5000 à faire partie de la plate-forme francophone d’AVEN, ce réseau d’information et de visibilité pour l’asexualité. Et plus encore?

Sans doute, car les gens qui vivent une non-sexualité sont très nombreux, y compris dans les catégories de la population où on s’attend à une forte activité sexuelle. De nombreux jeunes couples vivent ensemble comme frère et sœur. Car contrairement à ce que l’on pense,

les seniors sont souvent davantage sexués que les jeunes; ils ont le temps et l’envie.
On a pourtant l’impression que les jeunes vivent une sexualité très intense...

C’est vrai, il y a d’un côté une forme d’hyper­sexualité chez eux. Je reçois de nombreux jeunes entre 25 et 30 ans, surtout des jeunes femmes, qui fréquentent par exemple des clubs échangistes et se rendent à des soirées libertines. Et de l’autre, cette revendication presque davantage politique que sexuelle où ils disent: «J’ai le droit d’être maître de mon cœur.»

Si l’asexualité est assumée, cela ne signifie pas pour autant qu’il n’y a pas de souffrance...

Tout à fait. Et pour certains c’est angoissant: ils se demandent s’ils sont normaux, ressentent la pression de l’entourage. Mais oui, ce sont des personnes tout à fait normales.

Textes: © Migros Magazine - Viviane Menétrey

 

Publié dans l'édition MM 12
20 mars 2017

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