3 janvier 2019

Au royaume des enfants multiples

Le nombre de jumeaux et triplés ne cesse d’augmenter. Un phénomène qui pourrait encore s’accentuer du fait de l’âge moyen de la première grossesse, 33 ans, et du recours de plus en plus fréquent à la procréation médicalement assistée.

lexandre, Maxine et Matthew, 7 ans, avec leur maman.
Céline Fressineau et Alexandre, Maxine et Matthew, 7 ans, à Apples (VD) (photo: Anouch Abrar).
Temps de lecture 10 minutes

Un… deux… trois bébés dans la longue poussette que la maman épuisée tente de faire entrer dans le bus. «Pardon», lance-t-elle en se frayant difficilement un passage. Cette situation, nous en sommes de plus en plus fréquemment témoins ces dernières années. Au point que les jumeaux, eux, sont presque devenus une banalité.

Actuellement, une grossesse spontanée sur cent est gémellaire,

David Baud

confirme David Baud, chef du Service d’obstétrique du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) et lui-même papa de jumeaux. On assiste de plus en plus fréquemment à des naissances de triplés. En 2018, par exemple, on en a recensé un record de sept rien qu’au CHUV. En moyenne, les naissances multiples représentent ainsi trois à quatre pour cent de nos accouchements.»

Deux explications au phénomène

Selon lui, deux éléments peuvent expliquer ce phénomène. D’une part, «l’âge moyen de la première grossesse est de 33 ans, toutes populations confondues, souligne-t-il. Il arrive que les ovaires, lorsqu’ils sont un peu plus âgés, déchargent deux fois. À 40 ans, une femme a moins de chances de tomber enceinte qu’à 20 ans, mais si cela se produit, elle a beaucoup plus de chances d’avoir des jumeaux.»

Par ailleurs, nombre de couples, plus âgés, donc moins fertiles, font appel à la procréation médicalement assistée. Pour la fécondation in vitro par exemple, jusqu’ici, deux embryons sont réimplantés pour maximiser les chances de grossesse. «Parfois, les deux prennent, mais il arrive aussi que l’un se scinde encore en deux», remarque David Baud. Plus difficile à gérer encore, la stimulation ovarienne: «Ce procédé doit être effectué sous haute surveillance par des experts en fertilité et exige un dosage très fin, afin d’éviter que plusieurs ovules soient libérés.

Mais certains médecins jouent aux sorciers, principalement à l’étranger.

David Baud

Des risques multipliés par deux ou trois

Ces grossesses multiples présentent en effet des risques non négligeables: «Entre 35 et 45 ans, on a pu développer des maladies que l’on n’avait pas à 20 ans, comme l’hypertension ou le diabète et on risque plus facilement une thrombose ou une embolie pulmonaire. Une grossesse multiple double ou triple encore ces risques. Nous les suivons donc de très près.»

Autre problème: les triplés naissent prématurément, en moyenne à la 32e/33e semaine. Trois équipes, une par bébé, sont à disposition lors de l’accouchement. Et tout un encadrement est mis en place afin d’aider ces petits bouts de chou à terminer leur croissance en couveuse. Néanmoins, les grands prématurés risquent malgré tout de présenter plus tard des problèmes neurodéveloppementaux, intestinaux ou pulmonaires.

Sans compter la fatigue et la tension causées par l’arrivée de trois bébés. «Le taux de divorce augmente dans ces familles, car

le stress est tel que le couple doit être très soudé pour réussir à tenir le coup,

David Baud

souligne David Baud. Face à ces risques, notre rôle est de conseiller et soutenir les familles durant la grossesse. Les techniques de procréation sont si performantes qu’on essaie de convaincre les parents de n’implanter qu’un embryon. La Belgique rembourse la fécon­dation in vitro (FIV) de ceux qui acceptent de le faire, le coût engendré par la naissance d’enfants multiples prématurés, leur hospitalisation et leur suivi à long terme étant bien supérieur à celui d’une FIV avec un seul embryon.»

Face à un choix impossible

La Suisse n’ayant pour l’instant pas suivi cet exemple, le coût important d’une FIV et l’âge avancé de procréation poussent la plupart des futurs parents à implanter deux embryons. Et à subir ensuite le choix impossible de la réduction embryonnaire, s’il s’avère que deux embryons en sont devenus trois: sachant qu’il y a 10% de risques de les perdre tous, comment prendre une telle décision quand on a tant rêvé d’avoir un enfant? «On va voir encore naître des triplés ces prochaines années», prédit le chef du Service d’obstétrique du CHUV…»

«J’ai éduqué mes enfants avec bienveillance mais rigueur»

Céline Fressineau et Alexandre, Maxine et Matthew, 7 ans, à Apples /(VD).

«J’ai dû effectuer une stimulation ovarienne et, à l’échographie, on m’a dit qu’il y avait deux cœurs qui battaient. Mais une semaine après, on m’annonçait qu’en fait, il y en avait trois… Ils étaient si ardemment souhaités que nous n’avons pas voulu d’une réduction embryonnaire qui risquait de tous nous les faire perdre.

La grossesse a été un vrai bonheur, car elle s’est parfaitement déroulée. J’ai accouché à la 36e semaine, entourée d’une trentaine de professionnels. Quelques heures après, nous étions tous en chambre et nous rentrions à la maison six jours plus tard. Étant donné que j’avais bien pu me reposer durant ma grossesse, j’étais pleine d’énergie au début. Jeune maman, j’ai fait l’erreur de suivre les recommandations de la sage-femme, qui m’avait conseillé de les réveiller régulièrement pour les nourrir. Malheureusement, cela les a complètement perturbés et les nuits sont vite devenues épuisantes.

J’ai recommencé à travailler quand ils avaient un an, avec tous les soucis de garde que cela représente. Ma plus grande hantise était que tout parte dans tous les sens, j’ai donc éduqué mes enfants avec bienveillance mais rigueur. Du fait que je sois enseignante et doyenne dans leur école, ils se rendent bien compte de l’impact que peut avoir un mauvais comportement dans ce cadre. Tout est bien rodé à la maison et les crises sont rares. Cela demande aux parents d’avoir une certaine force de caractère.

Mes enfants ont créé un lien unique entre eux et ont toujours besoin de savoir que les deux autres sont proches.

Céline Fressineau

Certes, ce sont des triplés, mais ils tiennent aussi beaucoup à leur individualité et à leur ordre de naissance, et l’expliquent volontiers: Alexandre est né le premier, il est donc le grand frère mais le plus petit en taille. Matthew aurait dû sortir le deuxième, mais sa coquine de sœur est passée d’abord. Il est donc le troisième, mais le plus grand!»

Amalia et Tristan Rudaz, et Gabriel, Dahlia et Isaac, 14 mois, à Bramois, VD (photo: Anouch Abrar).

«Avec trois enfants, on devient incroyablement créatif»

«On n’a toujours pas intégré le fait qu’on a des triplés!», s’exclame Amalia, la maman, tandis que Tristan, le papa, complète: «C’est vrai, il y a encore des soirs où je rentre et je me dis: ‹Ah oui, c’est vrai, on en a trois!›» Nés d’une stimulation ovarienne doublée d’une insémination, Gabriel, Dahlia et Isaac nous regardent avec de grands yeux ébahis avant de tenter avec persévérance de saisir stylo, bloc-notes et appareil photo.

«Ce qui m’étonne, c’est que beaucoup de gens qu’on rencontre réagissent de manière plutôt négative, souligne Tristan. Ils voient ça comme un énorme fardeau, alors que c’est un miracle!» Les deux jeunes parents n’ont pourtant pas eu des débuts faciles: hospitalisée dès la 22e semaine au CHUV, la maman y est restée jusqu’à son accouchement, «à la 31e semaine et trois jours». Le papa, de son côté, a déniché une maison assez grande pour tous et déménagé quatre jours avant la naissance des triplés: une période «assez bizarre» pour tous les deux.

«C’est clair qu’il faut ensuite du temps pour s’organiser, explique Amalia. À l’hôpital, ils avaient des horaires de repas, et nous avons gardé ce rythme pour tous quand ils sont rentrés, quitte à réveiller celui qui dormait encore. Cela peut paraître très strict et notre emploi du temps est minuté, mais ça roule et cela nous permet de profiter des journées.» «Avec trois enfants, on devient incroyablement créatif, remarque Tristan: on n’a jamais développé autant d’astuces pour faciliter notre quotidien!

Mais comme on n’a jamais vécu autre chose, cela nous paraît être la normalité.»

Tristan

Si les jeunes parents soulignent le précieux soutien de la communauté des parents d’enfants multiples, ils regrettent amèrement le manque d’aide de l’État et la rareté du matériel adapté aux triplés. «L’association SOS futures mères nous a offert le lait en poudre durant un an, explique Amalia. Nous faisons très attention à notre budget, mais nos enfants sont la plus belle chose qui nous soit arrivée.»

Maria et Didier Gaulin et Tahnee, 24 ans, ainsi qu’Elisa, Serena et Denis, 16 ans, à Vernier (GE) (photo: Anouch Abrar).

«Notre vie a changé du tout au tout»

«Avant d’avoir les triplés, nous étions passés par des moments très difficiles: j’avais fait quatre fausses couches et deux grossesses extra-utérines. Nous avons alors effectué une FIV: Fr. 17 000.-, non remboursés! À la seconde tentative, j’ai eu trois embryons. Mais la gynécologue m’a dit de ne pas m’inquiéter, qu’ils ne se développaient jamais tous. Au premier test, elle m’a dit qu’elle décelait une hormone double, mais à la première échographie, elle nous a dit: «Je me suis trompée, ça fait plus un.»

Après trois mois, on nous a proposé une réduction embryonnaire. Mais il y a le risque de les perdre tous, et puis c’est une question d’éthique: comment aurait-on pu décider d’en enlever un? J’ai accouché à 32 semaines par césarienne de nos trois bébés en bonne santé et tous d’un poids quasi équivalent: 1,8, 1,86 et 1,9 kilo. Ils sont restés en néonatologie durant un mois, où j’ai pu les allaiter deux fois par jour.

Notre vie a changé du tout au tout et nos proches nous ont beaucoup aidés. Je regrette d’ailleurs que l’aide aux familles soit si minime en Suisse. On a trouvé un rythme… et des astuces: on asseyait par exemple les bébés dans leur siège avec une couverture, sur laquelle on bloquait le biberon dans le bon axe. Ils le buvaient ainsi tout seuls!

Mon mari et moi avions aussi fait de l’haptonomie et les avions habitués à différencier le jour et la nuit avant leur naissance. Du coup, ils ont gardé le même rituel et cela a très bien fonctionné. Avoir des triplés, c’est un vrai apprentissage.

J’ai pris les choses avec calme, mais cela m’a manqué de leur donner autant de câlins et de tendresse que je voulais.

Maria Gaulin

Et cela a été très difficile pour ma fille aînée de trouver sa place face à eux. Si je peux donner un conseil aux parents qui attendent des triplés, c’est de ne pas cesser de prendre soin de leur couple. Mais aussi de rester zen et de ne pas arrêter de voir leurs amis.»

Pour Sandrine Chalet Picard, psychologue FSP et maman de jumelles, «la grossesse multiple est un petit miracle en soi.»

Quelles sont les craintes les plus fréquemment exprimées par les futurs parents d’enfants multiples?

L’organisation à mettre en place et la crainte de ne pas aimer autant tous ses enfants. Les parents s’inquiètent aussi beaucoup, car la majorité des jumeaux et triplés sont prématurés et peuvent présenter des problèmes de croissance ou de santé. La grossesse exige aussi un suivi nettement plus fréquent et l’accouchement ainsi que l’allaitement seront différents. Il est donc nécessaire d’effectuer une vraie préparation en amont. Puis de ne pas hésiter à changer de pédiatre et de gynécologue s’ils ne nous conviennent pas. Il est important de réaliser que, dès le départ, rien n’est dans les normes: la grossesse multiple est un petit miracle en soi, et tant que ses enfants évoluent bien, ce n’est pas la fin du monde s’ils n’entrent pas dans les moyennes.»

Quelle est l’erreur à ne pas commettre lorsqu’on apprend qu’on attend plusieurs enfants?

De trop se référer aux livres. C’est une bonne chose de se renseigner, mais on risque d’oublier qu’on a des enfants uniques en leur genre et qui vont développer des liens uniques. L’autre erreur est de penser que ses enfants sont identiques et de les comparer entre eux, ce qui est destructeur dans toute fratrie, mais est encore exacerbé dans les couples gémellaires, car ils évoluent au même rythme.

Comment réussir à gérer l’immense stress que représente leur naissance?

C’est clair que cela exige une organisation presque militaire. Lorsqu’ils grandissent, il est important de donner un rôle à chacun, afin qu’ils participent aux tâches. Cela leur donnera également le sentiment d’être intégré, et en lien avec tous les membres de la famille.

Quels sont les risques au quotidien?

Tout d’abord, la fatigue cumulée. Ensuite, la fierté d’avoir une famille différente des autres, qui peut être à double tranchant. Il y a en effet toujours une sorte de fascination des gens, ils viennent facilement regarder et poser des questions, et certains parents peuvent alors avoir tendance à exposer leurs enfants.

Et existe-t-il aussi des bonheurs particuliers?

C’est fascinant de les voir évoluer, et cela permet de vivre des moments vraiment cocasses, car ils développent leur petit monde bien à eux. Cela peut effrayer certains parents, alors que d’autres voient cela comme un don du ciel.

Conseillez-vous d’éduquer les jumeaux et triplés de manière différenciée?

Oui, la majorité des études sur le lien gémellaire conseillent de différencier les enfants. Il est vraiment essentiel que chacun puisse se développer individuellement.

Lorsqu’il y a un autre enfant dans la famille, comment réussir à créer des liens forts entre tous?

Il est nécessaire de scinder parfois le couple ou le trio gémellaire. Un des parents peut passer un moment avec l’un des jumeaux et son frère ou sa sœur, par exemple. Mais il est rare qu’un lien aussi fort se développe entre toute la fratrie qu’entre jumeaux ou triplés. Ce qui ne veut pas dire que cela se passera mal!

Vous êtes vous-même maman de jumelles. Que pouvez-vous encore recommander aux parents d’enfants multiples?

De déculpabiliser de ne pas avoir autant de temps à leur consacrer qu’à un seul enfant. Il faut vraiment savoir que ce n’est pas la quantité qui compte, mais la qualité. Ainsi, lorsqu’on a seize biberons à donner par jour à des jumeaux, par exemple on peut privilégier un moment avec l’un, puis l’autre. On inculque ainsi à tous un rythme comme celui qu’on trouve dans une crèche, et on leur apprend aussi la frustration, nécessaire pour grandir et évoluer le plus sereinement possible!

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