25 octobre 2017

Aude Seigne: «Nous n’avons pas de recul sur l’impact psychologique d’internet»

La Genevoise Aude Seigne publie un roman mettant en scène des forçats du net qui décident d’éteindre la Toile. Par ras-le-bol, excès de sollicitations ou prise de conscience de l’empreinte environnementale considérable de nos connexions.

Temps de lecture 7 minutes
Dans «Une toile large comme le monde», paru aux Editions Zoe, Aude Seigne s’interroge sur l’omniprésence de cet internet si gourmand dans notre quotidien. Une heure d’échanges de mails dans le monde consomme par exemple autant d’énergie que 4000 vols aller-­retour entre Paris et New York.

Eteindre internet, c’est un vieux fantasme pour vous?

Je me suis rendu compte surtout qu’il y avait peu de romans sur ce sujet-là. Entre 2009 et 2012, j’ai travaillé dans une équipe de communication web. Puis, pendant plusieurs années, j’ai récolté des situations intéressantes dans la presse, les documentaires, des personnages aussi. J’ai réalisé bientôt que tout revenait à la question: «Que se passerait-il s’il n’y avait plus internet?» Je n’avais aucune idée de la façon dont tout cela fonctionnait, entre autres grâce à des câbles sous-marins, et les personnages du livre vont le découvrir comme moi.

Ce que votre livre montre, c’est que nous sommes peut-être bien la civilisation du câble…

98% des communications passent par les câbles: internet, les mails, le téléphone. Le 2% qui reste, c’est par satellite, mais cela coûte beaucoup plus cher et c’est plus lent. Les câbles sortent des appartements, passent sous les trottoirs… dans certains pays, contrairement à chez nous, ils sont apparents, suspendus, même aux Etats-Unis. En fait, ils sont très exposés.

D’où la tentation, parfois, de les couper…

En couper un, en couper dix, ça ne change rien, tellement il y a de câbles terrestres. L’information va juste passer ailleurs. Il faut imaginer un quadrillage: si c’est coupé à un endroit, l’information va faire le tour, contourner le problème. Beaucoup de câbles coupés peuvent produire des ralentissements.

Un site web soudainement très lent peut s’expliquer par un éboulement sous-marin en Indonésie.

Pour savoir comment mettre internet en panne, n’empêche, il faut aller voir sur internet…

Pas seulement. J’ai commencé par le livre d’un journaliste new-yorkais, Andrew Blum, qui a découvert qu’il était privé d’internet parce qu’un écureuil avait grignoté un câble dans l’arrière-cour de son immeuble. Il s’est dit que c’était incroyable de ne pas savoir comment fonctionnait, réellement, physiquement, son outil de travail quotidien. Il a mené alors une enquête sur le terrain, loin de la Toile.

Eteindre internet, pourquoi finalement? Juste pour voir?

Concrètement, bien sûr, ce serait une très mauvaise idée. Mais il est intéressant de se demander pourquoi on pourrait être tenté de le faire. C’est une tentation qui mérite d’être racontée, tant le phénomène internet nous submerge. Nous n’avons pas de recul, ni sur son impact psychologique ni sur son fonctionnement.

En vous lisant, on apprend qu’une heure d’échanges de mails dans le monde consomme autant d’énergie que quatre mille vols aller-retour Paris-New York. Cela influence-t-il votre utilisation quotidienne d’internet?

C’est un chiffre très sérieux, il y en a d’autres, mais c’est le plus frappant et c’est monstrueux. J’arrive à en avoir conscience, mais il est difficile de changer ses habitudes. Des entreprises proposent bien des systèmes de messageries plus responsables, plus écologiques, mais elles sont payantes, et nous ne sommes pas habitués à payer pour ce genre de service.

La gratuité d’internet est un piège.

Sachant cela, je ne vais peut-être pas rajouter cinquante personnes en copie quand ce n’est pas nécessaire.

Surtout que les câbles sous-marins sont beaucoup moins nombreux, il en existe environ 350. Ils sont très chers à installer, avec toutes sortes d’obstacles. Le plus grand danger pourtant réside sur les plages. Les câbles sont enterrés, mais à cause du ressac et des courants, le sable change, et il arrive qu’un câble ressorte au milieu d’enfants qui jouent. En me promenant sur Google Maps, j’ai trouvé des plages où il y avait de grands panneaux jaunes disant «Attention, câbles».

Vous souvenez-vous de l’avant-internet?

J’ai eu mon premier ordinateur en 1997 ou 1998, à l’âge de 12-13 ans. J’étais fascinée, mais j’ai quand même eu une enfance complète sans internet. Même si j’ai de la peine maintenant à me souvenir de la façon dont j’occupais mon temps. Actuellement, la seule chose que je fais qui ne soit pas avec un ordinateur, c’est de lire des livres – je n’ai jamais aimé lire sur écran. Tout s’est concentré en un seul objet. On dira que cela offre une libération de temps, parce qu’on peut faire des choses plus rapidement. Sauf qu’il s’agit largement d’une fausse promesse: la technologie certes va libérer du temps, mais va aussi en grignoter énormément.

Préférer internet à la vraie vie parce que c’est sans conséquence, dit l’adolescent chinois de votre livre… En sommes-nous là?

Il joue à Minecraft, un jeu que j’ai choisi à dessein. C’est le plus vendu de tous les temps, avec Tetris, et il est très différent des autres jeux, parce que ça a l’air d’être un contre- univers par rapport à notre monde ultratechnologique. Il s’agit d’une expérience de survie, seul dans un paysage, et pourtant tout cela reste du virtuel, de la technologie.

Vos personnages veulent couper internet mais tous ont la conviction qu’au final, la Toile présente plus d’avantages que d’inconvénients…

Je pense qu’ils cèdent à la curiosité et au ras- le-bol d’être trop sollicités. De se retrouver dans des dilemmes du genre de se faire pirater son identité parce qu’on travaille pour un employeur présent sur internet. Est-ce normal de subir ce genre de choses? Ou encore cette informaticienne indépendante qui pourrait travailler chez elle, mais qui doit aller bosser dans un bureau open space alors que c’est son angoisse, elle qui souffre de phobie sociale. Tous sont en porte-à-faux, ils ne veulent pas être divisés vis-à-vis d’eux-mêmes.

Le problème d’internet serait donc qu’il est bien mal utilisé?

On est très loin en tout cas de l’idéal de partage des connaissances animant les gens qui ont créé internet. Aux Etats-Unis, environ huit sites sur dix sont des sites commerciaux. Au départ, il n’était absolument pas question de commerce, de réseaux sociaux, ni de profils personnels virtuels. L’idéal des pionniers – des universités qui voulaient échanger leur savoir – est réduit à une toute petite partie d’internet.

Un animal hante votre livre: le requin. Que vient-il faire dans cette galère?

Dans ma phase de documentation, je suis tombée sur une conférence de presse de Google disant qu’il fallait s’attaquer au problème des requins endommageant les câbles sous-marins par où transitent les flux internet. Mais cela arrive une fois par décennie qu’une panne soit due aux requins. Le reste du temps, ce sont plutôt des bateaux de pêche, des ancres, des activités humaines qui endommagent les câbles. J’ai aussi découvert qu’il existait des pêches illégales pour se procurer du foie de requin, qui entre dans la fabrication de cosmétiques. Tout cela créait un faisceau d’anomalies, de situations insolites qu’il valait la peine de mettre en évidence, pour mieux en rire.

Pas d’internet, non plus, sans des milliers de containers…

Il y a plusieurs façons d’éteindre internet, et pour que cela soit radical, il faut que les matières premières qui entrent dans la fabrication de l’électronique, comme le germanium ou l’indium pour les fibres optiques et les écrans tactiles, soient touchées aussi. Elles-mêmes sont indissociables du commerce maritime, de la globalisation. Certaines de ces matières sont susceptibles, bientôt, d’être épuisées. Même si souvent elles ne sont pas si rares, mais la technique n’est pas toujours au point pour les trouver facilement, les isoler, les extraire, et c’est extrêmement polluant. Pour la majeure partie de réserves mondiales, nous sommes fortement dépendants de la Chine qui en possède entre 50 et 80%.

Faut-il redouter une vie sans internet?

On pense généralement qu’une coupure ne nous affecterait pas trop, mais ce serait sans doute le chaos. Devant un Bancomat par exemple, on se doute rarement qu’il fonctionne avec internet. Il faudrait refaire les choses comme avant. Tout devrait se payer en cash. Les réseaux de distribution de nourriture seraient à revoir. Je ne sais pas si c’est le cas en Suisse, mais aux Etats-Unis, les chauffeurs qui livrent en camion les marchés, les grandes surfaces, reçoivent leurs instructions et les coordonnées des endroits à livrer via internet. Tous les approvisionnements seraient plus compliqués. Ça serait une vie beaucoup plus ralentie, tout demanderait davantage d’implications, de concentration.

Vous dépeignez aussi internet comme quelque chose d’insaisissable...

La difficulté, c’est que les quatre ou cinq entreprises dont on parle toujours sont si grandes que rien ne s’oppose à elles. Même les gouvernements peinent à prendre position. Il n’existe par exemple pas de décision politique sommant Google d’améliorer sa gestion des données. Certes, des initiatives sont prises, il existe d’autres moteurs de recherche qui proposent des modèles différents, avec des compensations écologiques. Mais tout cela est balbutiant et un peu dérisoire. Des choses se mettent aussi en place dans la protection des données personnelles, mais là aussi j’ai l’impression que c’est vraiment anecdotique par rapport à l’énorme machine qu’il y a en face.

La protection des données, c’est quelque chose qui vous empêche de dormir?

J’ai trouvé le cas d’une femme, au Québec, en arrêt de travail pour dépression et qui avait posté une photo d’elle souriant, avec une bière à la main. Son assureur alors lui avait coupé ses indemnités, prétextant que la photo montrait qu’elle n’était pas réellement en dépression. Pendant longtemps j’ai pensé que la protection des données, ce n’était pas si important que cela. Qu’il n’était pas si grave que quelqu’un lise mes mails, parce que je n’ai rien à cacher. Mais en fait oui, c’est grave, parce que c’est une valeur monétaire, les entreprises s’échangent ces informations.

Les informations, les contacts, les numéros de téléphone, c’est du pouvoir.

On devrait être beaucoup plus sensibilisés, responsables. J’espère que cela va venir, mais je n’ai pas l’impression. Les gens comme Edward Snowden paient de leur tranquillité et, quelque part, de leur vie, le fait de mettre en lumière des choses qui sont vraies, et pourtant ils sont punis. Ce qui montre qu’il s’agit d’un sujet extrêmement sensible.

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