14 novembre 2018

«Aujourd’hui, la nature n’est plus en mesure de jouer son rôle»

Des études montrent que la population d’insectes est en chute libre, que la biodiversité est menacée, qu’une catastrophe écologique est imminente. Professeur à l’Université de Neuchâtel, Alexandre Aebi lance un appel aux politiques et aux agriculteurs pour que l’on agisse avant qu’il ne soit trop tard. Et il y a urgence selon ce chercheur engagé.

Alexandre Aebi
Quand les insectes battent de l’aile, c’est tout l’écosystème qui est en danger. Pour Alexandre Aebi, professeur de biologie et d’ethnologie à l’Université de Neuchâtel, expert en agroécologie et apiculteur à ses heures perdues, nous courons au désastre, à moins de changer rapidement notre manière de cultiver et d’appréhender notre environnement. (Photo: Matthieu Spohn)

Alexandre Aebi, d’après une étude allemande menée dans une soixantaine de réserves naturelles, la quantité d’insectes ailés aurait diminué de 75% depuis 1989. C’est une hécatombe!

Nous nous trouvons là face à un déclin massif de la population d’insectes sur trente ans. La mort des abeilles domestiques, qui est très médiatisée, n’est en fait que la partie visible de l’iceberg.

Est-ce que la population d’insectes a subi pareil ravage dans notre pays?

Il n’existe pas d’études comparables sur le sujet en Suisse. Mais il y a des données ponctuelles, des rapports, des livres qui tendent à prouver que la situation ici est proche de celle de l’Allemagne. Et puis, nous avons un faisceau de preuves suffisant pour montrer qu’il y a des problèmes, que certaines communautés d’insectes sont menacées, que certaines espèces d’oiseaux sont en danger, que certains écosystèmes fonctionnent moins bien.

La situation est à ce point alarmante?

Dans les chaînes alimentaires, les réseaux trophiques, nous commençons à avoir des maillons affaiblis, à avoir un tissu qui s’effiloche. Aujourd’hui, la biodiversité ne fonctionne plus, l’écosystème n’est plus capable de réagir, de se défendre, la nature n’est plus en mesure de jouer son rôle. Il s’agit donc de restaurer l’écosystème qui nous rend des services importants comme la pollinisation avec les abeilles, la filtration de l’air et de l’eau, la lutte contre les ravageurs et les espèces envahissantes…

Une étude récente a aussi montré que les néonicotinoïdes agissaient comme perturbateurs endocriniens sur l’être humain

Alexandre Aebi

Les milieux de la protection de l’environnement, les apiculteurs et les agriculteurs ont justement lancé une pétition demandant à la Confédération de débloquer des moyens permettant de cerner les causes et l’étendue du déclin des insectes en Suisse. Cela vous réjouit-il?

C’est une très bonne initiative. Ambitieuse, car, pour faire un point cohérent, il s’agira de mobiliser les sciences naturelles et les sciences sociales, d’élargir les horizons pour comprendre les causes multifactorielles – pesticides, appauvrissement des milieux naturels, intensification de l’agriculture… – à l’origine de ce déclin.

Que paysans et défenseurs de la nature s’unissent pour voler au secours des insectes peut surprendre, non?

Cette alliance est atypique, mais nécessaire parce que tout le monde a à y gagner.

Les pétitionnaires réclament le lancement de nouvelles études. Ne serait-il pas plutôt urgent d’agir?

Il faut peut-être faire les deux pour embrigader encore davantage de monde. Les solutions techniques pour contrer ce déclin de la biodiversité existent, des actions ont déjà démarré, mais il faudrait être plus résolu, oser aller plus loin.

Pensez-vous que nous sommes face à une catastrophe écologique imminente comme l’a déclaré l’un des coauteurs de la recherche allemande précitée?

Oui. Tous les signaux sont là pour montrer que la catastrophe est imminente. La nature va se remettre du passage des bipèdes que nous sommes, mais ça prendra du temps et nous allons en souffrir.  

Les néonicotinoïdes – ces pesticides qui s’attaquent au système nerveux des insectes – sont pointés du doigt par nombre de chercheurs, dont vous...

Les causes de ce déclin des insectes sont multifactorielles comme je l’ai dit, mais il est clair que les pesticides et notamment les néonicotinoïdes y jouent un rôle important. De nombreuses études l’attestent.

Une étude que vous avez cosignée, et qui a été publiée dans la prestigieuse revue Science, montre que les trois quarts des miels produits dans le monde contiennent des traces de cette famille d’insecticides. L’ampleur du phénomène vous a-t-elle surpris?

Plutôt, oui. Nous avons utilisé l’abeille comme sondeuse pour avoir la meilleure vision possible de la contamination de l’environnement par ces néonicotinoïdes. Le constat est sans appel: 75% de nos échantillons étaient contaminés par au moins une molécule. Donc, contamination généralisée, pas une région du monde épargnée.

Les conséquences mortifères de ces néonicotinoïdes sur les insectes sont connues. Mais quels effets ont-ils sur notre santé?

Il commence à y avoir des évidences des effets des néonicotinoïdes sur des vertébrés et ils sont similaires à ceux documentés sur les abeilles: effets sur le système nerveux, sur la reproduction, sur la mémoire, sur la navigation dans l’espace… Une étude récente a aussi montré que les néonicotinoïdes agissaient comme perturbateurs endocriniens sur l’être humain et que ça augmentait artificiellement le taux d’œstrogènes chez la femme. Or, une quantité trop forte d’œstrogènes est un des facteurs favorisant l’apparition des cancers du sein.

La France a banni l’usage de cinq d’entre eux dans l’agriculture. La Suisse va en interdire trois à la fin de cette année. Est-ce que ces mesures sont suffisantes?

Non. Ce ne sont que trois ou cinq molécules sur neuf en fait. Cette interdiction partielle est un signal important, mais insuffisant. D’autant qu’il y a d’autres néonicotinoïdes sur le marché, même si l’industrie agrochimique joue sur les mots, essaie de nous faire croire que ce n’en sont pas. Ces molécules ont le même mode d’action, c’est-à-dire qu’elles s’attaquent au système nerveux des insectes. Et c’est justement ce mode d’action là qu’il s’agit de bannir.

Les protecteurs de la nature trouvent la Confédération trop frileuse en la matière, elle qui vient justement de recommander le rejet de l’initiative «Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse». C’est également votre avis?

La Confédération se contente de suivre la Communauté européenne, de favoriser la recherche, de répondre aux interpellations de parlementaires engagés, de prendre des mesures pour sauver les abeilles, alors que là il faut agir vite et courageusement.

Le Conseil fédéral propose tout de même de réduire de 30% l’utilisation des produits phytosanitaires et de 25% les émissions de pesticides d’ici à 2027. N’est-ce pas encourageant?

Certainement. Mais ce n’est pas avec une politique des petits pas que l’on va réussir à contrecarrer l’érosion massive de la biodiversité. Restaurer l’écosystème demandera des moyens et des efforts importants.

Les États commencent à interdire les néonicotinoïdes. C’est bon signe. Mais l’industrie agrochimique a déjà mis au point des substances de remplacement qui semblent tout aussi nocives que l’ancienne génération d'insecticides!

Il s’agit des sulfoxamines. Des chercheurs anglais, dont l’étude a été publiée cet été dans la revue Nature, ont constaté que cette nouvelle classe de molécules avait le même effet dévastateur sur les pollinisateurs. J’espère qu’il n’y aura pas besoin de 9000 papiers scientifiques – comme il a fallu dans le cas des néonicotinoïdes – pour montrer que les sulfoxamines sont tout aussi nocifs, tout aussi problématiques que la précédente génération d’insecticides. Il faut être cohérent, appliquer le principe de précaution et interdire complètement ces produits.

Oui, mais les agriculteurs estiment qu’ils ne peuvent pas se passer totalement des pesticides…

Si l’on conserve la façon de faire actuelle, nous ne pourrons certainement pas nous en passer. Nous devons changer notre manière de cultiver sinon la situation va continuer de se dégrader.

Le changement se fera avec les agriculteurs ou ne se fera pas. C’est cela?

Oui, c’est crucial. Nous devons les inciter à se tourner vers l’agroécologie qui mise sur une intégration véritable et réfléchie de la biodiversité utile dans les cultures, qui propose de restaurer le fonctionnement de cet écosystème qui est mis à mal actuellement. Nous savons que ça marche, qu’il est possible, par exemple en permaculture, d’obtenir même de plus grands rendements qu’en agriculture conventionnelle. Et là, on utilise zéro produit phytosanitaire de synthèse.

Existe-t-il encore d’autres méthodes qui ne feraient pas de dégâts collatéraux à l’environnement?

Il y a un super exemple introduit par des chercheurs italiens dans le Veneto. C’est Lorenzo Furlan qui a décidé, en collaboration avec des agronomes et des agriculteurs, de se pencher sur le cas du maïs, qui est une des cultures les plus demandeuses en produits phytosanitaires. Cette équipe a mis en place un système d’assurance tous risques novateur. En y adhérant pour un coût douze fois inférieur à celui d’un traitement prophylactique aux pesticides, les agriculteurs ont accès à des conseillers agricoles, à tout un savoir agroécologique.

Je suis optimiste, je pense que c’est réversible, mais ce qu’il manque – encore une fois – c’est le courage politique!

Alexandre Aebi

C’est-à-dire?

Ces conseillers assurent un suivi des ravageurs sur les cultures et évaluent l’ampleur des attaques ainsi que leur impact économique pour l’agriculteur. Puis ils réfléchissent à la bonne stratégie de lutte à adopter en utilisant des solutions alternatives aux néonicotinoïdes. En fait, on fait appel au bon sens terrien des agriculteurs, on retourne aux sources: connaître son environnement, travailler avec les alliés sur place pour combattre les ravageurs, mobiliser la lutte biologique.

Ne pourrait-on pas faire pareil en Suisse?

C’est effectivement une expérience que nous aimerions répéter et éprouver en Suisse, sur une culture compliquée, celle de la betterave par exemple. Nous souhaiterions prouver par A plus B qu’il est possible de cultiver de la betterave bio, en gagnant de l’argent et en étant respectueux de l’environnement. C’est un projet que nous sommes en train de mettre sur pied.

Trois quarts des insectes qui disparaissent en Allemagne, des gouvernements frileux, une industrie agrochimique puissante, on a tout de même l’impression que l’affaire est bien mal emmanchée… La situation est-elle encore réversible selon vous?

Je suis optimiste, je pense que c’est réversible, mais ce qu’il manque – encore une fois – c’est le courage politique! Il faut réaliser que nous touchons déjà le fond et qu’il est grand temps de rebondir, de remonter. Oui, il faut changer de paradigme, il y a urgence!

Alexandre Aebi estime que la situation est réversible, à condition d'avoir un peu de courage! (Photo: Matthieu Spohn)

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