8 mars 2018

Chacun son chamane

Recherche de bien-être, de guérison ou quête spirituelle: depuis quelques années, l'ésotérisme ne cesse de faire de nouveaux adeptes en Suisse.

Temps de lecture 8 minutes

Ils vous embarquent en transe au rythme du tambour, dissipent les nœuds énergétiques à l’aide de leurs mains, perçoivent les couleurs de votre aura… On les appelle chamanes, rebouteux, maîtres reiki ou tout simplement thérapeutes. Depuis quelques années, leur approche dite «ésotérique» dans les soins, la spiritualité et le bien-être connaît un immense succès. La preuve? Le nombre croissant de magasins spécialisés dans ces domaines comme de cours et d’ouvrages dont certains, à l’image du Guide des guérisseurs de Suisse romande (2017), sont de véritables best-sellers. Face à cet essor, de plus en plus d’adeptes et de néophytes se tournent vers ces techniques et savoirs ancestraux – parfois à mi-chemin entre magie et religion – alors que d’autres en ont carrément fait leur métier. Le Festival de la Terre de Lausanne leur consacre d’ailleurs un espace.

«Durant l’événement qui a lieu en juin, nous offrons de nombreux ateliers gratuits qui vont du voyage au tambour à la respiration alchimique. Et c’est toujours plein!» Mais comment expliquer cet engouement pour un domaine qui défie la logique occidentale, alors même que nous vivons dans un monde hyper-rationnel?

Je pense que l’être humain a besoin de retrouver un sens.

Sandra Jobé

Un avis que partage Emmanuel Schwab, professeur de psychologie à l’Université de Neuchâtel. «Il y a eu un affaiblissement des Églises. Aucun discours de remplacement n’est venu éclairer le sens de la vie et notre rapport au monde. Le seul minimum commun sur lequel nous nous retrouvons est une vision héritée des Lumières qui dit: «Je consomme, donc je suis.» Quand on dit autre chose, on n’est plus sûr de le partager avec ses contemporains.» Et dans cette quête de sens, c’est notre rapport à nous-mêmes qu’il s’agirait d’explorer.

Une porte ouverte sur nous-mêmes

«Le discours scientifique a évacué la question du rapport à soi. Nous souffrons d’un analphabétisme total en la matière. Il y a quelque chose du fonctionnement humain que l’on a mis de côté.» L’ésotérisme pourrait donc être cette porte ouverte vers nous-mêmes capable pour certains de satisfaire une recherche d’expériences et de connaissances nouvelles. «Il peut y avoir quelque chose d’exploratoire et d’aventureux, voire d’exotique, qui séduit dans le champ de l’ésotérisme», explique Emmanuel Schwab. Mais attention au danger. «Le problème est l’utilisation de la détresse, avertit le psychologue. Lorsque l’on se livre, on peut aussi devenir manipulable. D’où l’importance de l’éthique dans ce domaine.» Un risque auquel Sandra Jobé est elle aussi sensible: «Au sein du festival, je mets un soin particulier à vérifier les pratiques des thérapeutes afin d’éviter les dérives sectaires.» Mais au-delà des défiances et des réserves, une chose est certaine: le domaine ésotérique a de beaux jours devant lui.

Joëlle Brandt: «Toute contracture musculaire est liée à un blocage émotionnel»

Joëlle Brandt, thérapeute, 40 ans, Échallens (VD). (Photo: Christophe Chammartin)

Ambiance tamisée, décoration épurée, le cabinet de Joëlle Brandt a été pensé dans un esprit zen. Une statue de Bouddha là, une autre de Ganesh ici trahissent son attrait pour une certaine spiritualité. C’est dans ce «cocon», comme elle aime le dire, qu’elle reçoit ses patients pour des massages thérapeutiques, des soins énergétiques ou encore des séances de médecines chinoises. La Vaudoise a plus d’une corde à son arc. Cela fait bientôt dix ans que cette thérapeute reconnue enrichit sa palette de soins aux couleurs parfois ésotériques. Et pourtant, rien ne la prédestinait à emprunter une telle voie. «J’ai été élevée dans un monde très rationnel. Dans ma famille, ils sont tous ingénieurs, médecins ou encore infirmiers. Quant à moi, j’ai fait mes études à l’école hôtelière avant de travailler comme serveuse et commerciale.» Mais alors qu’elle n’est plus «en phase avec ses choix», elle décide de tout plaquer pour devenir thérapeute. Depuis, elle ne cesse d’aiguiser sa technique tout en explorant de nouveaux horizons.

«Tout a commencé avec le reiki, cette méthode japonaise qui permet de canaliser l’énergie universelle. Je ressentais alors plein de choses se passer dans mes mains: le froid, le chaud, des fourmillements. Puis une rencontre m’a vraiment ouverte à l’ésotérisme sur les plans personnel et professionnel. J’ai par exemple découvert les médecins du ciel: une équipe spirituelle qui vous guide et vous passe des messages.» Celle qui se dit hypersensible marche à l’instinct. Une aptitude qu’elle a mis du temps à développer et grâce à laquelle elle adapte ses soins selon les patients. «Certains viennent me voir pour des massages classiques, d’autres sont ouverts à d’autres voies. D’ailleurs, il y en a pas mal qui sont venus me consulter parce qu’ils en avaient marre qu’on leur donne des pilules ou qu’on leur dise que leur souffrance était dans leur tête.»

Joëlle Brandt en est certaine: «Pour moi, toute contracture musculaire est liée à un blocage émotionnel.» Son approche dite holistique tend donc à prendre tous les paramètres d’une personne en compte, de la psychologie au physique. «La plupart des gens sont déconnectés de leur corps et de leurs émotions. C’est lié au fait que nous vivons dans une société où l’émotion n’a pas sa place, donc les personnes se bloquent.» Quant aux soins ésotériques, elle reconnaît qu’au fil du temps, l’approche est devenue moins taboue.

Olivier Fahrni: «Le son est une fréquence curative»

Olivier Fahrni, artiste-guérisseur, 45 ans, Genève. (Photo: Christophe Chammartin)

«Artiste-guérisseur». L’association de mots pourrait laisser songeur, mais pour Olivier Fahrni, elle sonne comme une évidence. Celui qui a longtemps séparé sa vie de musicien de scène aux accents ethno-électro de celle de thérapeute a compris il y a deux ans que ses passions pouvaient vibrer à l’unisson. «J’organise ce que j’appelle des concerts vibratoires à travers la Suisse. Pendant deux heures, les gens viennent recevoir du son. Ils peuvent alors l’accueillir dans un état méditatif ou plus conscient, chacun est libre.» Son but? L’harmonisation et la guérison. «Le son est une fréquence curative», développe-t-il. Ce joueur de didgeridoo pratique de nombreux instruments tels que le gong, la flûte ou encore le tambour. Et le public est toujours au rendez-vous. «Les gens viennent en nombre à chaque concert.»

Il est possible d’admirer ces instruments dans son cabinet à Genève. Certains proviennent de voyages et d’autres ont été fabriqués par des artisans de la région. Plongé dans un décor où se mêlent encens et couleurs chaudes, Olivier Fahrni dispense là d’autres soins, comme les massages thérapeutiques. «Cela fait une vingtaine d’années que je travaille sur moi-même et seulement deux ans que je réussis à vivre de mon métier. Avant cela, j’ai longtemps exercé en tant que professeur de fitness, à la suite de quoi j’ai parcouru le monde en vrai troubadour. C’est à mon retour à Genève en 2010 que je me suis orienté vers les soins thérapeutiques, notamment en réalisant une formation afin d’être reconnu dans ma pratique.» Un parcours singulier dont Olivier Fahrni est fier puisqu’il a pu y puiser l’ouverture nécessaire à l’exploration de lui-même.

Je suis un autodidacte. C’est important pour moi de dépasser les enseignements et d’être capable de me les réapproprier à ma manière.

Olivier Fahrni

D’ailleurs, difficile d’énumérer le champ de ses compétences ou de l’enfermer dans une case. Olivier Fahrni confie volontiers qu’il n’aime pas la pensée protocolaire et revendique une véritable liberté de pratique.

Christophe Chammartin: «Le rythme de la forêt me donne mon équilibre»

Christophe Chammartin, praticien chamanique, 47 ans, Mont-Pèlerin (VD). (Photo: Luna et Christophe Chammartin)

Tambour, plumes et crânes d’animaux. Ces objets étranges occupent les étagères d’une pittoresque cabane dissimulée en lisière de forêt, sur le Mont-Pèlerin (VD). C’est dans ce cocon sauvage que Christophe Chammartin, photographe de presse et praticien chamanique, apprécie de se retirer quelques jours par mois, même en ce mois de février sibérien. «Ici, je peux vivre au rythme de la forêt. Cela me permet de trouver mon équilibre», confie ce père de trois filles.

Issu d’une famille catholique fribourgeoise, rien ne laissait Christophe Chammartin imaginer qu’il s’épanouirait un jour dans une spiritualité alternative. Il y a douze ans, il est victime d’un problème d’articulation. Comme la médecine traditionnelle s’avère impuissante à le soulager, une amie lui propose alors de faire un «soin chamanique». «Je ne savais pas ce que c’était, mais j’ai tenté ma chance», raconte le photographe. Sa rencontre avec la chamane qui lui prodigue le soin est alors une révélation. «Instinctivement, j’éprouvais un lien fort avec la nature. Je passais des heures dans la forêt à courir comme un enfant et à jouer sur les troncs.»

À ma grande surprise, cette chamane a enfin mis des mots sur ce que je ressentais.

Christophe Chammartin

Avide d’explorer le nouvel univers qui s’offre à lui, Christophe Chammartin décide de suivre plusieurs formations intensives, dont une auprès de la Foundation for Shamanic Studies (FSS), une institution très influente en Suisse romande. À l’aide des outils qui lui ont été enseignés, il a pu nourrir sa propre pratique, qu’il qualifie de «spiritualité de la nature». «À la FSS, on considère qu’il existe des mondes invisibles. Mais chacun en a une carte personnelle. Pour moi, il s’agit d’une énergie que l’on peut ressentir. Qu’on l’appelle Dieu, Mahomet ou «lutin des bois». Ce ne sont que des étiquettes», sourit-il.

Depuis quatre ans, Christophe Chammartin a choisi de transmettre à d’autres la sensibilité qu’il a développée. Prendre le temps de s’aventurer plusieurs jours dans la forêt en quête de vision, parfois équipé d’un appareil photo ou d’un tambour, enlacer un arbre ou encore s’asseoir près d’une cascade en étant à l’écoute de ses sens sont autant de rituels qui permettent selon lui de trouver ses «propres réponses». «Pour s’épanouir dans notre société, on se spécialise dans un domaine, on recherche la performance sportive. Mais cela fait-il le bonheur? Pour moi, le bien-être est à chercher dans l’équilibre entre l’esprit, le corps et l’âme.»

Christian Ghasarian: «Le corps est envisagé comme une source d’enseignement»

Christian Ghasarian, professeur d’ethnologie à l’Université de Neuchâtel.

On parle d’ésotérisme, mais aussi de «New Age». Quel est le terme exact pour qualifier cette tendance?

Le terme «New Age», «Nouvel Âge» en français, est un concept fourre-tout qui fait référence à un mouvement issu du mouvement hippie, né aux États-Unis dans les années 1960. Mais il permet de qualifier adéquatement un ensemble d’activités en lien avec le développement de soi, le bien-être et la spiritualité. Ses adeptes partagent des valeurs communes comme l’amour, la douceur, l’empathie, etc. Ces modèles sont d’ailleurs diffus dans les sociétés post-industrielles axées sur la consommation. Les notions de paix et de bien-être sont très souvent évoquées dans la publicité, les médias, les livres et les objets divers.

Les soins corporels et l’expérience sensorielle occupent une place centrale au sein de cette mouvance. Pourquoi?

Ces investissements mettent en jeu une redéfinition du rapport entre l’homme et la nature, ainsi qu’entre l’homme et le «divin». Dans les religions patriarcales, le corps est minimisé et disqualifié. Il ne subsiste pas dans l’au-delà. Les spiritualités alternatives au contraire voient le corps comme une source d’enseignement. Celui-ci n’est pas considéré comme étant dans la nature, car il est la nature. De même, le divin est envisagé comme étant «en soi»: il n’est pas séparé du monde terrestre, comme dans les religions monothéistes. Dans cette logique, chaque être en serait une parcelle et les réponses à nos questions se trouvent non plus dans un livre ou un dieu extérieur, mais en chacun. Inutile de dire que le Vatican ne voit pas ces spiritualités d’un très bon œil.

Quel rôle joue le renforcement de la conscience écologique dans ce succès?

Ce n’est clairement pas un hasard si cet engouement arrive à un moment historique où ces questions deviennent urgentes. «Incarne le changement que tu veux voir dans ce monde», disait Gandhi. Dans, le New Age, la notion de responsabilité personnelle est centrale.

Peut-on y voir une réconciliation avec le corps dans notre société ultra-rationnelle?

Je ne présenterais pas les choses comme cela. Nous avons pris l’habitude d’opposer spiritualité et rationalité. Mais cela relève d’un biais culturel. Des processus rationnels élaborés peuvent être convoqués pour expliquer toutes nos actions. Certains se réfèrent d’ailleurs à la science pour justifier certaines expériences mystiques, notamment la physique quantique, qui évoque différents niveaux de réalité.

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