8 avril 2013

Avoir le dernier mot, coûte que coûte

Qu’ils aient tort ou raison, clouer le bec à l’autre est pour eux vital. Que cache ce besoin irrépressible d’imposer son point de vue?

avoir le dernier mot
Dans certains cas, vouloir avoir à tout prix le dernier mot peut se révéler très problématique. (Photos: Getty Images)

lls savent qu’ils n’ont pas forcément raison, mais ils ne peuvent s’en empêcher. Pour eux, avoir le dernier mot est un besoin irrépressible, un réflexe qui confère à la joute sportive. Pas question de se laisser marcher dessus, se disent-ils lorsque leur interlocuteur n’abonde pas dans leur sens et le signifie à leur suite. Comme si laisser l’autre conclure et imposer son point de vue revenait à perdre une bataille.

Mireille est de ceux-là. Cette trentenaire lausannoise vivant en couple avoue avoir du mal à réfréner ce qu’elle décrit comme une «montée d’adrénaline incontrôlable». Exemple:

Je le vois surtout avec mon ami. Quand il essaie de me contrer ou qu’il n’est pas d’accord, je ne peux m’empêcher de monter au front. C’est plus fort que moi.

Une volonté de l’emporter sur l’autre loin d’être anodine et qui cache en réalité un manque de confiance en soi. «C’est un mécanisme de défense qui permet de couper court à la conversation sans aller plus loin dans l’argumentation, une façon de signifier que l’on a raison sans avoir à s’en expliquer, résume la psychanalyste française Nelly Jolivet. Mais aussi un moyen d’éviter que les mots ne finissent par dépasser sa pensée. Car, même si cela ne se voit pas, ces personnes craignent – de manière fantasmée ou non – ce qu’elles pourraient faire si la conversation devait se prolonger, poursuit-elle. «Hurler, crier ou fondre en larmes reviendrait à découvrir leur fragilité.»

Plutôt recevoir des coups que rien du tout

Au quotidien, cette propension à clouer le bec ne va pas sans quelques heurts. Mireille a eu l’occasion de le vérifier à de nombreuses reprises. «Même si mon entourage fait preuve de patience, je vois bien que j’énerve. Et parfois on me le signifie sans prendre de gants.» Dans certains cas, vouloir avoir à tout prix le dernier mot peut se révéler très problématique, aussi bien sur le plan personnel que professionnel. «On peut y perdre beaucoup, avertit Nelly Jolivet, même si, au travail, on a en général l’intelligence de composer avec une relation hiérarchique. Si tel n’est pas le cas, c’est que l’on confond le fait d’être aimé pour ce que l’on fait et non pour ce que l’on est.»

Yves-Alexandre Thalmann, psychologue. (Photo: LDD)
Yves-Alexandre Thalmann, psychologue. (Photo: LDD)

Difficile pourtant d’aller contre sa nature. Mireille le reconnaît, on a beau lui faire remarquer qu’elle «la ramène» sans cesse, elle persiste. Spécialisé dans le domaine des compétences interpersonnelles, le psychologue Yves-Alexandre Thalmann y voit une raison simple: «Si une personne peut agir de la sorte, c’est qu’on la laisse faire.» Surtout, cela signifie qu’elle en retire un bénéfice, même infime. Et de poursuivre:

Pour exister, il faut exister dans le regard d’autrui. Les gens qui agissent de la sorte sont en quête de reconnaissance et préfèrent recevoir des coups plutôt que rien du tout.

«Ils pensent que pour être aimé il faut être parfait»

Parce qu’ils craignent par-dessus tout l’indifférence, ils s’entêtent à parler plus fort que l’autre. «Ces gens-là doutent de leur valeur et pensent que pour être aimé il faut être parfait, relève Nelly Jolivet.»

Une croyance qui prend sa source dans l’image qu’on leur a renvoyée d’eux dans le passé. «J’ai deux sœurs qui ont toujours réussi brillamment leur scolarité alors que mes notes étaient juste passables, raconte Mireille. Je me souviens de réunions de famille où elles étaient félicitées et où l’on me disait qu’il fallait prendre exemple sur elles.»

Lorsque la souffrance devient trop grande, un travail de recyclage s’impose: «On apprend à s’accepter tel qu’on est, tout en essayant de comprendre en quoi ce mode de communication est prétéritable et nuisible, explique Yves-Alexandre Thalmann. On s’exerce à baisser les armes et à rechercher l’harmonie. Car au fond, qui est-on pour imposer son point du vue? Surtout, on se demande ce que l’on préfère: être heureux ou avoir raison?»

Auteure: Viviane Menétrey