29 novembre 2017

Raymonde Caffari-Viallon: «Beaucoup d’enfants ne jouent pas assez»

La pédagogue et ancienne cheffe du Service lausannois de la jeunesse et des loisirs Raymonde Caffari-Viallon invite à retrouver le vrai sens du jeu, celui fait par et pour les enfants, loin de l’«entreprise éducative» dessinée par le monde des adultes.

Raymonde Caffari-Viallon faisant semblant de jouer avec des animaux en peluche
Pour Raymonde Caffari-Viallon, les capacités qu’ont les enfants à s’autodévelopper sont trop souvent sous-estimées. (Photo: Jeremy Bierer)

Votre livre est un plaidoyer pour que les enfants jouent. Cela tombe sous le sens, non?

Ça tombe peut-être sous le sens, mais encore faut-il que certaines conditions soient réunies, notamment matérielles. A ce niveau-là, notre société offre ce qu’il faut. Cependant, on remarque que le temps des enfants est rythmé par l’école et souvent par de nombreuses activités extrascolaires comme le piano, le judo ou le tennis, mises en place par des parents bienveillants. Tout cela est très bien, mais parfois c’est trop, et beaucoup d’enfants ne jouent pas assez.

Paradoxalement, les enfants n’ont jamais eu autant de jouets ni autant de loisirs...

Oui, et ce n’est pas forcément un bienfait, car trop de jouets tuent le jeu. Leur attrait est indéniable, mais cela ne conduit pas au jeu, car l’enfant peut passer de l’un à l’autre sans l’investir vraiment. Quant aux loisirs organisés, ce ne sont pas des jeux au sens du jeu libre qui naît de l’initiative de l’enfant et de lui seul. Les activités proposées sont censées intéresser l’enfant, mais en réalité c’est surtout à l’adulte qu’elles doivent plaire.

La prolifération des écrans dans la vie des enfants a tendance à remplir leur temps.

Raymonde Caffari-Viallon

Le jeu libre ou spontané pour lequel vous militez n’a donc plus sa place dans les institutions et les familles?

Cela se vérifie dans tous les milieux sociaux. Préoccupés par l’avenir, les adultes privilégient des activités «utiles». L’école et les parents veulent construire un bagage de connaissances, mais de quoi vous souvenez-vous une fois adulte, hormis des apprentissages fondamentaux, tels que la lecture, l’écriture, etc. Beaucoup de choses apprises ont ainsi disparu de la mémoire simplement parce qu’elles ne sont pas tombées au bon moment. En revanche, ce qui tombait juste est en général conservé. En éducation, la première règle est d’être convaincu que le seul levier, c’est le présent, car on ne peut agir que là. Vouloir préparer l’avenir est une illusion. Suivre l’enfant – et c’est une vieille proposition de l’école nouvelle – c’est une démarche beaucoup plus porteuse et efficace que de lui dire: «Maintenant, tu t’assieds et tu écoutes!» ou encore «Nous allons jouer à tel ou tel jeu».

A cela, vos détracteurs pourraient opposer que les enfants jouent aussi lorsqu’ils vont suivre un cours de tennis ou de piano. En quoi le jeu que vous défendez est-il différent?

Vous et moi, lorsque nous jouons, nous le faisons pour nous divertir, pour entrer en relation avec quelqu’un, pour passer un bon moment. Chez les enfants, le jeu revêt une tout autre fonction et le divertissement n’en représente qu’une partie mineure.

Si les enfants jouent, c’est avant tout pour grandir, et c’est à travers le jeu qu’ils vont pouvoir explorer et découvrir le monde.

Raymonde Caffari-Viallon

C’est aussi et surtout un moyen de régulation émotionnel, car il y a beaucoup de frustration dans la vie des enfants, à commencer par celle d’être petit. Dans le jeu symbolique, on peut par contre être pompier, princesse, policier... C’est un moyen de mettre les angoisses en dehors de soi, un moyen de rééquilibrage très important que l’on ne peut remplacer par une activité ludique organisée.

Et comment arrive-t-on à encourager le jeu spontané? Faut-il bannir les jouets électroniques et les écrans?

Non, il faut les réguler, en limiter l’usage. Pour encourager le jeu chez l’enfant, l’adulte doit comprendre que jouer n’est pas une perte de temps. Le rôle du parent ou de l’éducateur est de permettre au jeu d’exister. Le maître du jeu doit rester l’enfant. C’est très tentant de vouloir être actif dans le jeu. Or, en tant qu’adulte, nous sommes intéressants pour l’enfant, car nous connaissons beaucoup de choses. Mais le risque est de le rendre dépendant et de lui ôter la capacité à jouer seul.

Publié en 1988 suite à deux semestres d’observation dans des structures d’accueil de la petite enfance, Pour que les enfants jouent, paru aux Editions Loisirs et Pédagogie à Lausanne (2017), vient d’être réédité. Malgré les trente années qui séparent ces deux publications, le jeu libre n’occupe toujours pas la place qu’il devrait auprès des enfants, selon son auteure Raymonde Caffari-Viallon.

Vos observations ont été réalisées dans des crèches et des unités d’accueil pour petits écoliers. Même là où le jeu libre devrait être central, il tend à disparaître. Comment l’expliquez-vous?

Je ne sais pas s’il se perd, mais il est certain qu’il y a des lieux où on ne lui donne pas assez de place. Paradoxalement, cela tient souvent au bon vouloir des adultes. Il existe peu de modèles pédagogiques pour ces lieux qui sont avant tout des lieux de vie et non d’apprentissage. Le modèle prégnant est souvent celui de l’école et l’on a trop souvent tendance à le reproduire pour l’adapter à des enfants plus jeunes ou hors du cadre scolaire. Les professionnels ont l’impression qu’en organisant des activités, ils font leur métier et légitiment leur place alors que la dimension fondamentale de leur activité réside dans la relation que chacun d’entre eux établira avec chaque enfant. C’est délicat, car l’éducateur peut se sentir en compétition avec la famille. En outre, encourager le jeu libre et renforcer la relation n’est pas un travail qui se voit ou qui se montre, à l’inverse d’un joli bricolage que l’on peut offrir à la fin de la journée aux parents, peu importe que l’enfant ne l’ait pas fait lui-même ou qu’il se soit profondément ennuyé durant l’activité.

Qu’est-ce qui fait un bon jeu pour l’enfant?

Il faut que les conditions soient favorables. Si les adultes pensent qu’ils doivent faire quelque chose pour faire jouer les enfants, nous sommes mal partis. Mais s’ils s’intéressent sincèrement au jeu de l’enfant, la partie est gagnée aux trois quarts. Il faut que l’enfant puisse agir, se mouvoir et faire des choses sans être constamment interrompu par des «Non, tu ne peux pas!» ou «Attention, tu vas te faire mal!» Il ne faut pas oublier que quand les enfants jouent, et cela jusqu’à l’adolescence, ils bougent. Il faut aussi du temps et que ce dernier soit suffisamment connu par l’enfant pour qu’il puisse investir son jeu.

Que s’est-il passé pour que les enfants disparaissent des cours d’immeubles, qu’on ne les voie plus s’amuser seuls dans la rue ou jouer aux billes dans les préaux?

De nombreux facteurs concomitants sont responsables de cette situation. Premièrement, la tolérance au bruit et aux mouvements des enfants a baissé. Aujourd’hui, on est beaucoup plus vite gêné par un enfant qui crie dans la cour, sans doute aussi parce que le bruit a augmenté de manière générale. Et il est plus facile de retirer un enfant d’une cour d’immeuble que les voitures de la route en dessous de chez vous. Il y a également la crainte des adultes par rapport aux dangers qui pourraient guetter les enfants. On veut savoir où ils se trouvent, avec qui ils sont, qu’ils soient vus, et cela a beaucoup limité les possibilités des enfants de rester dehors suffisamment longtemps pour pouvoir développer leurs propres jeux, souvent hors du champ de vision des adultes. Autrefois, on partait jouer seul(e) au bord de la rivière ou dans la forêt, mais aujourd’hui, cela ferait peur aux adultes.

Le monde est-il réellement plus dangereux aujourd’hui?

A mon sens, il l’est plutôt moins qu’au siècle passé. Moi qui ai été élevée à la campagne, je me souviens de multiples dangers bien réels, à commencer par les machines agricoles, la fosse à purin… Ce qui a changé, c’est que les enfants se sont raréfiés et comme ce qui est rare est précieux, ils sont désormais sous haute surveillance. Ce n’est pas l’unique facteur, mais il est indéniable que nous sommes devenus très inquiets et aussi très soucieux d’une certaine perfection.

L’enfant doit être parfait, ne jamais connaître d’accrocs ou de difficultés, ce qui a conduit à cette «sur-surveillance» qui nuit au jeu.

Raymonde Caffari-Viallon

Les parents sont donc trop interventionnistes? Dans le jeu comme dans les relations entre enfants?

Oui. Je trouve que, de façon générale, les adultes, et pas seulement les parents, manquent de confiance envers les enfants. Ils n’ont pas assez confiance en leurs capacités d’autodéveloppement. Ils manquent de patience dans le sens où ils n’ont plus la capacité d’attendre qu’ils soient mûrs. Par exemple, on oublie que les enfants, quand ils sont confrontés à une difficulté, se mettent rarement en danger. S’ils tentent de monter sur un toboggan et qu’ils réalisent que c’est trop haut, ils redescendront et n’y retourneront pas ce jour-là. Ils attendront le lendemain ou la semaine suivante, sans se mettre en échec. Ainsi, ils prendront confiance en leurs capacités et en eux-mêmes. En revanche, si c’est l’adulte qui propose l’activité et attend un résultat, si l’enfant ne réussit pas, il éprouve un sentiment d’échec.

On fait moins confiance aux enfants et, paradoxalement, les attentes sont aussi beaucoup plus élevées face à eux. On aimerait qu’ils soient parfaits, qu’ils jouent du piano, soient populaires…

Les enfants d’aujourd’hui doivent se faire une place dans un monde des adultes très structuré et très organisé, avec ses codes et les apparences qu’il faut sauver… Y trouver sa place est loin d’être facile. Bizarrement, les enfants ne savent guère ce que font les adultes hors du cadre familial, mais ils sont souvent confrontés à leur vie relationnelle et émotionnelle à un âge où ils devraient en être préservés. On filtre beaucoup moins la réalité qu’auparavant. Petite, on me disait d’aller dans ma chambre quand les adultes avaient à parler de choses de grands. Aujour­d’hui, c’est beaucoup moins souvent le cas.

Et vous, à quoi jouiez-vous enfant?

J’ai beaucoup joué aux jeux symboliques, le plus souvent seule, car j’avais trop d’écart avec ma sœur de six ans mon aînée. Mon éducation était assez stricte et j’avais moins la possibilité que d’autres enfants de jouer dehors. J’ai par conséquent beaucoup joué seule, à la poupée, à la dînette et dans ma tête. Mais l’important est le fait que mes parents me laissaient jouer.

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