25 septembre 2018

«C’est notre travail de rendre le monde du sport le plus équitable possible»

Basée à Lausanne, la toute nouvelle Agence de contrôles internationale fournit des services antidopage aux fédérations et aux organisateurs de grands événements sportifs. Un plus en matière d'indépendance des contrôles selon Benjamin Cohen, directeur de cette fondation créée par le Comité international olympique.

Benjamin Cohen
Benjamin Cohen est à la tête depuis juillet de l’Agence de contrôles internationale (ITA) basé à Lausanne. (Photo: Christophe Chammartin)

Benjamin Cohen, à quoi sert l’ITA, cette nouvelle Agence de contrôles internationale que vous dirigez?

Notre fondation à but non lucratif a pour objectif de fournir de manière indépendante et experte des programmes antidopage aux fédérations internationales et aux organisateurs d’événements sportifs.

Pour éviter qu’éclatent à l’avenir de nouveaux scandales comme celui du dopage d’État en Russie qu’avait révélé le rapport McLaren en 2014?

L’idée de créer un organe indépendant de contrôles est née peu après ce scandale où des cas de corruption avaient été mis en lumière. Le mouvement olympique s’est rassemblé et a pris la décision d’externaliser la partie antidopage. D’une part pour limiter les risques de conflits d’intérêts et d’autre part pour professionnaliser la lutte antidopage.

Parce que c’était un travail d’amateur jusqu’à présent?

Non. Simplement parce que certaines fédérations internationales ne possèdent ni les moyens ni l’expertise nécessaires pour lutter efficacement contre le dopage.

Vous avez parlé aussi de limiter les risques de conflits d’intérêts?

Un ministère des sports va toujours tenter de ramener le plus de médailles possible pour démontrer que ses programmes mènent à des résultats, et en même temps il doit faire la police. Donc, il peut y avoir conflit d’intérêts. C’est la même chose pour les fédérations internationales. Elles doivent d’une part promouvoir leur sport et d’autre part sanctionner des gens et montrer du coup qu’il y a des tricheries.

On peut être sanctionné deux ans dans une discipline et quatre ans dans une autre. Ce n’est pas très juste. Nous, nous pourrions justement apporter cette équité

Benjamin Cohen

Qu’apportera de plus votre agence aux athlètes, eux qui estiment souvent être les dindons de la farce?

Prenons l’exemple d’un athlète allemand qui se trouve sur la ligne de départ d’un marathon avec des Kényans, des Érythréens et des Américains. Il ne sait pas forcément à quels types de contrôles ses adversaires ont été soumis. L'ITA, qui pourrait établir un programme au niveau global, donnerait cette garantie à l’athlète que tous les participants ont été soumis aux mêmes tests que lui, selon les mêmes procédures, avec des règles harmonieuses pour tout le monde et des suspensions identiques pour les mêmes tricheries. Aujourd’hui, il y a des disparités selon les pays, selon les sports. On peut être sanctionné deux ans dans une discipline et quatre ans dans une autre. Ce n’est pas très juste. Nous, nous pourrions justement apporter cette équité.

À terme, dans un monde parfait, les instances russes arrêteraient donc de contrôler les athlètes russes, les instances américaines les athlètes américains, la FIFA cesserait de contrôler les footballeurs, l’UCI les cyclistes, etc.

Idéalement, oui. Mais dans la réalité, les gouvernements, qui faisaient partie du groupe de travail créé par l'Agence mondiale antidopage pour mettre en place notre fondation, se sont rapidement retirés du projet. Pourquoi? Parce qu’ils finançaient déjà leurs propres agences nationales antidopage «indépendantes». Le mouvement sportif a quand même décidé d’aller de l’avant pour montrer plus de transparence, plus de professionnalisme, plus d’indépendance. Mais comme les gouvernements sont sortis du projet, les Russes vont continuer à tester les Russes, les Américains à contrôler les Américains…

Et le système restera opaque!

Les agences nationales ont quand même des devoirs de rapporter, des devoirs de transparence… Le problème, c’est que ça se fait de manière très différente d’un pays à l’autre et que les gouvernements ne partagent pas forcément la même vision de la gouvernance. Pareil dans le monde des fédérations internationales où les pratiques diffèrent et manquent parfois de visibilité. D’où notre volonté d’amener de la transparence dans ces milieux-là.

Bon, on imagine qu’il n’est pas facile de convaincre certains organisateurs et certaines fédérations de déléguer leurs compétences, d’externaliser les contrôles…

Non, surtout que les fédérations internationales et les organisateurs d’événements ont déjà dû mettre en place, dès l’entrée en vigueur du code mondial en 2004, des programmes de lutte antidopage. Certaines de ces instances sont ainsi encore réticentes à déléguer cette mission à notre agence parce qu’elles ont investi beaucoup de travail et de ressources dans leurs programmes, parce qu’elles connaissent les spécificités de leur sport et parfois aussi par peur de perdre le contrôle… Je dois les convaincre que c’est dans leur intérêt de travailler en partenariat avec nous, qu’elles ont tout à y gagner en termes d’image et de crédibilité.

Êtes-vous déjà parvenu à en rallier à votre noble cause?

Outre le CIO, une trentaine de fédérations internationales – tennis de table, boxe amateur, lutte, escrime, tir à l’arc, karaté… – travaillent déjà avec nous.

Les tricheurs trouveront toujours la faille pour avoir un petit coup d’avance

Benjamin Cohen

Principalement des fédérations de petite taille, pas des poids lourds comme la FIFA, l'IAAF, l’UCI ou l’ITF ...

Ces quatre grandes fédérations – le football, l’athlétisme, le cyclisme et le tennis – possèdent d’importantes ressources et elles ont mis en place des structures de lutte antidopage qui travaillent avec du personnel compétent et de qualité. Elles ne voient pas aujourd’hui l’intérêt de collaborer avec nous. À l’ITA de faire ses preuves, de leur montrer qu’elles peuvent nous faire confiance.

Vous avez d’ailleurs déclaré dans la presse que vous seriez ravi d’effectuer les contrôles antidopage lors du prochain Mondial au Qatar en 2022…

Pour l’ITA, ce serait un honneur de pouvoir s’occuper du programme antidopage de la Coupe du Monde. Gianni Infantino était mon boss quand je travaillais à l’UEFA, j’espère un jour le convaincre de collaborer avec nous.

Avec l’omerta qui règne dans le monde du foot à propos du dopage, ce n’est pas gagné! La FIFA, par exemple, n’a pincé aucun tricheur durant la dernière Coupe du Monde qui se disputait en Russie. Surprenant, non?

Ça peut paraître surprenant. Mais le foot est un sport d’équipe et un dopé ne va pas nécessairement garantir une victoire. Le dopage n’a peut-être pas autant d’impact que sur un 100 m en athlétisme ou sur d’autres performances individuelles. La FIFA a mis en place un programme solide pour ce Mondial, mais comme il n’y a eu aucun cas positif, les gens se demandent si elle a bien fait son travail. Du coup, la FIFA doit se justifier et le doute, lui, continue de planer.  

Peut-on vraiment lutter efficacement contre ce fléau quand on a toujours un coup de retard sur les tricheurs?

Ce constat est valable dans tous les domaines de la société, pas seulement dans la lutte contre le dopage. On détecte les radars sur la route, le deal de cannabis dans les rues se déplace… Les tricheurs trouveront toujours la faille pour avoir un petit coup d’avance. Aujourd’hui, on met de côté les échantillons durant dix ans pour laisser le temps à la recherche de rattraper son retard sur les tricheurs. On est d’ailleurs en train de réanalyser les échantillons des JO de Londres de 2012. On va effectuer ces contrôles de manière permanente, systématique.

Ne serait-il pas moins hypocrite d’autoriser, ainsi que commencent à le suggérer certains experts, la prise de produits sous contrôle médical afin de limiter les risques?

Certains chercheurs prônent en effet une prise de produits sous contrôle. Pour moi, ça pose un véritable problème d’équité, ça peut vouloir dire que les athlètes les plus riches auront les meilleurs instruments à disposition pour accroître leurs performances.

C’est déjà le cas, non?

C’est déjà un peu le cas, mais là ce serait donner une approbation officielle. Ça pose également un problème éthique et moral: permettre aux athlètes de prendre toutes sortes de substances, toutes sortes de drogues, je ne suis pas sûr que ce soit le bon message à faire passer auprès des jeunes athlètes et des enfants.

Pour certains États, la lutte antidopage n’est clairement pas une priorité!

Benjamin Cohen

N’est-ce pas de toute façon utopique que de penser rendre un jour le sport propre?

Effectivement. Mais est-ce que nous arriverons un jour à avoir une société où tous les citoyens respecteront les règles à la lettre? Il y aura toujours des bandits, des gens qui vont vouloir obtenir un avantage indu sur d’autres. C’est notre travail de contrôler ça, d’éduquer, de sensibiliser, de rendre le monde du sport le plus équitable possible.

Difficile quand on n’a pas les moyens de ses ambitions!

On revient toujours à la question de l’argent. L’Agence mondiale antidopage a un budget de 30 millions par année, soit l’équivalent du salaire d’un grand joueur de foot ou du budget d’une équipe cycliste du tour professionnel. Pour certains États, la lutte antidopage n’est clairement pas une priorité! On ne recherche pas à éradiquer le dopage en faisant de vrais programmes de prévention et d’éducation dès le plus jeune âge, dans toutes les écoles, dans les clubs. Une telle politique nécessiterait des moyens énormes que l’on n’a pas aujourd’hui. On effectue énormément de contrôles – environ 300 000 tests dans le monde par année – pour seulement 1 à 3% de cas positifs. Tout ça reste dérisoire!  

Qu’est-ce qui vous motive alors à mener ce combat?

L’amour du sport. Malheureusement, depuis les années 1980, c’est devenu un vrai business avec des dérives comme les matchs truqués, la corruption pour l’attribution des grandes compétitions, le dopage… Or, ces dérives, je crois, ont encore renforcé mon envie de travailler pour le développement du sport, pour son intégrité.

N’avez-vous pas le sentiment d’être un Don Quichotte se battant contre des moulins?

Je ne dois pas être le seul à avoir ce sentiment. On est un certain nombre dans le monde à travailler dans le domaine de l’intégrité du sport, on est une armée et j’espère qu’un jour on arrivera à faire le poids.

Les dérives ont renforcé l'envie de Benjamin Cohen de travailler pour l'intégrité du sport. (Photo: Christophe Chammartin)

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