16 février 2015

«On a plus que jamais besoin d’échapper au fatal»

Poète des marges et chantre des causes perdues, amoureux des mots comme des rythmes tropicaux, Bernard Lavilliers continue de nous emmener ailleurs avec la bande-son de sa vie.

bernard Lavillers en train de marcher, sa guitare à la main.
Bernard Lavilliers est un chanteur engagé et toujours enclin à de nouvelles aventures.
Temps de lecture 7 minutes

Un album acoustique pour l’anniversaire de celui qui vous a fait connaître, «Le Stéphanois». Il y a quarante ans quand même…

Onze titres dans des versions dépouillées… pour laisser davantage de place aux mots, à vos mots?

Eh oui, il ne s’agit pas d’une compilation. On a ouvert grand les micros et on a tout réenregistré. Avec une unité dans les arrangements, que j’ai voulus avec une profondeur, mais aussi une certaine épure, pour mettre la voix en avant. Et que l’auditeur puisse aller chercher les mots et, pourquoi pas, au-delà des mots. Pour moi, il s’agissait d’une manière de boucler la boucle dans la foulée de Baron Samedi, et de pouvoir me lancer dans d’autres écritures.

Quel regard portez-vous sur toutes ces années?

Je les vois comme pas mal de chemins parcourus. Toutes les musiques m’intéressent. J’ai beaucoup voyagé, je me suis inspiré et rempli de pas mal d’entre elles.

Aujourd’hui, la musique ethno est très tendance. A la fin des années 70, quand vous arrivez avec vos rythmes sud-américains, c’était une autre chanson, non?

Ah oui, vraiment. Et c’était encore plus cloisonné aux Etats-Unis. A l’époque où j’habitais à New York, j’ai bossé dans le même studio que Bruce Springsteen (lien en anglais). Un jour, il m’a demandé comment je pouvais mettre de la salsa au milieu de morceaux plus rock. Je lui ai répondu en riant qu’il y aurait aussi de la bossa nova et du reggae. Je ne sais pas si c’est moi qui ai formé mon public, ou si c’est lui qui avait déjà les oreilles assez réceptives. Mais en tout cas, je n’ai pas été seul dans l’aventure.

Est-ce une fierté d’avoir fait découvrir ces rythmes au grand public?

C’est surtout aujourd’hui comme hier un grand plaisir de les jouer. J’ai joué du reg­gae avec des super bons, avec les Wailers de Bob Marley. Pour autant, je n’ai jamais vu l’intérêt d’un album entier de reggae. J’ai horreur de la contrainte, j’aime la diversité. Je pense que les gens qui m’écoutent ont toujours vécu ce mélange comme une sorte de voyage musical. En concert, on voyage ensemble de manière privilégiée.

Ce goût du Sud et de ses musiques, est-ce avant tout un goût des gens et de la rue?

J’ai d’abord été voir les gens, oui. A l’époque, la mode était plutôt du côté de 
 la Route 66, moi je suis parti au sud, au Brésil d’abord. Tout m’y attirait, et notamment les rythmes. Et il y a de quoi découvrir, du nord au sud, ce ne sont pas les mêmes gens, ni la même musique. Quelque part je suis parti à la découverte de continents musicaux.

Des musiques urbaines, d’ailleurs…

C’est vrai, la salsa new-yorkaise ou la samba viennent typiquement de la rue. C’est un peu moins juste pour la bossa nova, plus sophistiquée, née plutôt dans les clubs. J’aime bien cette idée, tiens. Que la musique naisse au milieu de la vie du peuple. La première fois que j’ai débarqué à Kingston, c’était ça. Du reggae jamaïcain à plein tube dans les soundsystems, et des gars qui vendaient leur production en 45 tours à même le sol.

Ce sont aussi des musiques physiques, qui se dansent…

J’aime les rythmes qui chaloupent, assez sensuels. Ils peuvent très bien servir des textes forts, actuels, comme Travailler encore. De la poésie qui parle aussi au corps, c’est pas mal, non?

Enfant, vous naissez dans un milieu ouvrier avide de culture. Vous racontez d’ailleurs avoir lu de la poésie avant d’écouter de la musique…

Je suis un vrai autodidacte. Ma mère m’a appris à lire très jeune et, en effet, j’ai rapidement lu de la poésie.

Et comme Léo Ferré, que vous avez beaucoup fréquenté, vous avez mis plusieurs poètes en musique. Parmi eux, Blaise Cendrars. Votre Suisse préféré, non?

Certainement. Cet incroyable film que raconte la Prose du Transsibérien me trottait dans la tête depuis un moment. Et j’ai fini par me lancer. Je pense qu’un de ces jours, je monterai un spectacle avec ces différents poètes. Mais ce n’est pas pour tout de

suite…

«Peu importe que j’aie pris ce train, je l’ai fait prendre à des milliers de gens», répondit justement Cendrars à propos du Transsibérien. Quelque chose que vous pourriez reprendre à votre compte à propos de ces questions fréquentes sur la partie rêvée de vos voyages?

Je crois que Blaise Cendrars l’a sorti un peu comme une boutade. Engagé dans la guerre de 14 alors qu’il était d’origine suisse né à La Chaux-de-Fonds, c’était quand même un personnage étonnant. Un aventurier, un libre-penseur, grand amateur de peinture. Et quand vous lisez ses textes sur le Brésil, c’est un peu comme certaines de mes chansons nées là-bas comme en Jamaïque ou en Equateur: ceux qui y ont vraiment voyagé savent que ça n’a pas été écrit à distance, mais par quelqu’un qui est venu se plonger, se perdre dans ces régions.

Est-ce vraiment important de savoir si vous avez vécu tout ce que vous chantez?

Souvent, mes chansons partent du réel puis créent de la fiction. Comme Fortaleza, qui évoque une prostituée avec qui je m’étais lié d’amitié là-bas et qui, un jour, a disparu. A Kingston, en 1979, ça flinguait assez fort dans les rues entre les deux principaux partis du pays. Dans un bar, quelqu’un m’a dit: «Kingston kills somebody.» Et voilà, j’avais la thématique de ma chanson. Betty, c’est un hommage à une prisonnière qui m’avait écrit pour me dire qu’elle voulait se flinguer. Alors je lui ai fait ce morceau pour l’en dissuader. La prison est une thématique qui revient souvent chez moi, parce que j’ai connu l’enfermement, en France parce que j’ai refusé de porter l’uniforme puis
 au Brésil, par la dictature militaire

.

Portrait de bernard Lavilliers dans un environnement industriel.
Bernard Lavilliers: «Souvent, mes chansons partent du réel puis créent de la fiction»

Griot blanc, vous êtes un formidable raconteur d’histoires. Pour sortir les gens de ce quotidien qui les écrase, de ce fatal que vous avez vous-même fui en partant à l’aventure au Brésil alors que vous bossiez en usine?

Ce serait bien, parce qu’en ce moment, je le trouve vraiment très présent, le fatal. L’ailleurs m’a toujours plus intéressé que l’ici. Personne dans ma famille n’était parti au loin, et j’ai dû apprendre à voyager, à partir. Et je suis souvent arrivé dans des endroits qui ne ressemblaient pas du tout à ce que j’imaginais. Et c’est ce qui me plaît toujours, je crois.

Vous parlez bien le portugais du Brésil. Dans d’autres endroits, il y a parfois la barrière de la langue. Mais la musique s’en affranchit facilement, non?

La musique et la peinture sont sans doute ce qu’il y a de plus universel, oui. On se retrouve très vite, au-delà des techniques parfois très différentes. Ça se passe au niveau des sensations, de l’âme. Certaines musiques parlent immédiatement au cœur, pour d’autres, il faut un peu plus de temps. Je pense que c’est le cas de la musique classique. J’en écoute aussi beaucoup, et dans cet album acoustique beaucoup d’arrangements y font référence. Le jeune arrangeur qui a travaillé avec moi vient de cet univers. Mélanger des tempos différents avec des harmonies complexes, des renversements d’accords, c’est très intéressant.

Qu’est-ce à l’heure actuelle qu’un artiste engagé?

Déranger, interroger, reste pour moi la fonction première de l’art. Pouvoir encore critiquer, tourner en dérision.

Vos postures et votre habillement scéniques, votre musculature de boxeur vous ont valu des moqueries. C’était une forme de pudeur, un peu comme le Perfecto de Renaud?

Peut-être.

.

Vous vivez une sorte de consécration. Est-ce important pour vous?

La consécration, je m’en méfie. Comme disait Jean Yanne, ça sent le sapin. Ça ne me chamboule pas. J’aime bien la réflexion de Nougaro, qui répondait qu’il avait passé sa vie à faire ses débuts.

Et la curiosité, l’envie d’ailleurs? Toujours aussi fortes?

C’est mon moteur. Si je pose mes valises, je ne me sens plus du tout en danger, je deviens très ordinaire.

Texte: © Migros Magazine - Pierre Léderrey

Photographe: Dorn, Thomas

Benutzer-Kommentare