30 janvier 2020

Ils font tourner La Manivelle

Un peu partout, des bibliothèques d’un nouveau genre ouvrent leurs portes. Pour mettre en prêt non pas des livres, mais des perceuses, des binettes ou des caquelons à fondue! Virée dans la première coopérative de partage d’objets à Genève.

Aurélien Boillat (à gauche), Manon Roquette et Dimitri Petrachenko ont fait partie dès la première heure du conseil d’administration de la coopérative.

Le lieu n’a pas pignon sur rue. Juste un sous-sol dans le quartier de la Jonction à Genève. Pas d’affiche, pas de vitrine, mais une
entrée discrète dans l’espace autogéré du Vélodrome. C’est là que tourne La Manivelle, première bibliothèque d’objets de Suisse, une coopérative de partage d’outils lancée il y a exactement une année.

L’idée? Mettre en commun des objets à utilisation ponctuelle, ceux que l’on achète pour une fois et qui croupissent ensuite à la cave. Indispensables un jour et superflus tout le reste de l’année. Genre la perceuse que l’on sort tous les dix ans à l’occasion d’un déménagement ou la ponceuse que l’on active pour relooker un meuble pas beaucoup plus souvent…

En une année, la bibliothèque s’est rapidement étoffée et fourmille aujourd’hui de plus de mille objets, 1001 pour être précis. «Un flot de dons nous est arrivé par le biais de citoyens qui avaient envie de partager et de participer au projet. On est des facilitateurs de solutions», aime à dire Aurélien Boillat, qui s’occupe essentiellement de l’accueil et du service de prêt tout en encadrant les collaborateurs.

Tout est rangé dans des étagères numérotées et référencé dans un catalogue en ligne. Déambuler entre les rayons relève de l’inventaire à la Prévert: thermos, robots ménagers et caquelons à fondue côtoient les accessoires de camping, réchauds et sacs de couchage. Le regard se perd entre les machines à coudre, béquilles, cages à oiseaux, vis et marteaux, bacs à peinture, sans oublier des objets plus insolites comme une baguette magique, un kigurumi vert casimir et des oreilles de Pikachu!

«La plupart des gens ont besoin d’objets purement utilitaires. Comme cette grand-maman qui cherchait en urgence un panier pour amener son chat chez le vétérinaire. Mais les technologies obsolètes sont souvent intéressantes pour le milieu artistique ou pour de l’événementiel et il arrive que certains accessoires, genre les souffleurs de feuilles, soient empruntés par les performeurs», détaille Dimitri Petrachenko, membre ­cofondateur avec Robert Stitelmann. Pour preuve, dans le trio des objets les plus empruntés, on trouve la scie circulaire, la perceuse et… la boule à facettes!

Même si les objets ne sont pas neufs, ils doivent être fonctionnels. Un établi à l’étage permet de remettre en état les outils défectueux. «On n’a pas encore une vraie équipe chargée des réparations. Mais certaines personnes nous donnent un coup de main. Un électricien nous a réparé des prises et nous a montré comment faire», raconte Aurélien Boillat, qui avoue ne pas être un grand bricoleur lui-même. Il y a aussi ces personnes âgées qui viennent rendre service, s’engagent pour donner du temps, assurer une permanence. Et qui, comme Jean-Jacques, jeune retraité, passent régulièrement pour réparer des outils. En toute gratuité.


Lutter contre la surconsommation

Il y a de la solidarité et une envie de résister à la fièvre acheteuse dans ce projet, une forme de recyclage intelligent par la valorisation des objets de seconde main. Un abonnement de 100 francs par année donne accès à tout le catalogue, et tous les accessoires peuvent être empruntés pendant une semaine. «On essaie de donner de nouveaux réflexes, de montrer que l’on n’est pas obligé d’acheter tout le temps du neuf et que l’on peut résister à la surconsommation. C’est aussi un lieu qui a pour but d’entretenir le lien social.» La Manivelle a justement créé des partenariats avec plusieurs associations, comme la Ciguë ou Le Nid à Genève, dont les membres ont automatiquement accès à la bibliothèque.

Évidemment, ceux qui font marcher la coopérative sont tous bénévoles, à l’exception d’Aurélien Boillat qui, après plusieurs mois non rémunérés, est devenu le premier employé à mi-temps. Transfuge de la vente et du tourisme, il a préféré tourner le dos à l’ancien monde: «Je ne voulais plus d’un travail uniquement orienté fric. Ici, j’ai pour mission de développer et professionnaliser La Manivelle, de la doter d’une vraie administration et d’un service de comptabilité.»

Recherche de soutiens

Actuellement, la coopérative compte près de 150 membres, se tient en équilibre fragile et repose encore beaucoup sur l’élan
citoyen. D’où l’urgence de trouver des subventions, des partenaires au sens large, pour stabiliser l’affaire. Mais Aurélien Boillat est confiant. «Vu la jeunesse du projet, la marge de progression est grande.» MM

Chacun cherche son outil... et le trouve!

Colin Peillex, 28 ans

«J’ai besoin d’une pince-monseigneur pour casser un cadenas… En fait, je viens au nom de l’association La Bicyclette Bleue qui propose la location longue durée de vélos de seconde main. On vient justement de recevoir un vélo, qui nous a été donné – et
non volé! – mais il est encore cadenassé. Je passe régulièrement pour l’emprunt de gros outils, et à titre personnel aussi.»   

Thomas Cisco, 29 ans

«J’ai un travail assez prenant et j’aime m’évader de temps en temps. Dernièrement, j’ai loué un van et je suis venu emprunter du matériel pour faire de la randonnée dans le Jura: raquettes, tente et piolet! Bien sûr, j’aurais pu tout acheter, ce n’est pas une question d’argent, mais d’éthique. Je suis coopérateur de La Manivelle depuis le début, c’est un état d’esprit de s’entraider malgré la société dans laquelle on vit.»

Jules Charles, 27 ans

«Je viens de lancer un service traiteur de repas végétariens. On livre à vélo sur les lieux de travail au quotidien. Mais quand les livraisons sont trop ­importantes, je passe emprunter un vélo cargo à La Manivelle. Ce qui m’évite de prendre la voiture et me permet d’être écoresponsable. Un vélo comme ça coûte plusieurs milliers de francs, mais ici, je peux l’utiliser autant de fois que je veux pour 100 francs par an. Et puis j’aime venir à La Manivelle, on s’échange des services, c’est un melting-pot à idées!»

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