18 août 2017

Bientôt un Smic en Suisse?

Neuchâtel est le premier canton du pays à instaurer un salaire minimum. Les syndicats espèrent que d’autres suivront. L’idée d’un revenu plancher au niveau national – balayée en votation en 2014 – commencerait-elle à faire son chemin dans les esprits?

Les personnes occupant des postes à bas salaires en Suisse sont en majorité des femmes.
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En Europe, une poignée de pays dont la Suisse résistent encore et toujours à la tentation d’introduire un salaire minimum. Les Helvètes avaient même été appelés à se prononcer à ce sujet il y a trois ans. Résultat: ils avaient refusé à une majorité écrasante une initiative de l’Union syndicale suisse (USS) qui proposait un Smic à 4’000 francs brut par mois!

Le peuple souverain avait alors été davantage sensible aux arguments de la droite et des organisations patronales («Les salaires sont négociés avec succès entre les partenaires sociaux et il existe de nombreuses conventions collectives par secteur.») qu’à ceux de la gauche et des syndicats («Quiconque travaille à plein temps doit gagner un salaire qui lui permette de vivre décemment.»).

On croyait donc cette idée définitivement enterrée. Mais voilà qu’elle ressurgit à la suite d’une décision récente du Tribunal fédéral (TF) autorisant le canton de Neuchâtel à instaurer un minimum salarial sur son territoire (objet accepté en votation par la population neuchâteloise fin 2011). Le TF juge en effet cette mesure, visant à lutter contre le phénomène des «working poors», conforme au droit fédéral ainsi qu’au principe constitutionnel de la liberté économique.

Du coup, un salaire plancher de 20 francs de l’heure entrera bientôt en vigueur dans ce coin de pays. Pour le plus grand bonheur des syndicats qui espèrent maintenant que cela fera boule de neige. Notamment dans le Jura et au Tessin où le principe d’un Smic a déjà été adopté, mais pas encore mis en application.

«Le salaire minimum va à l’encontre de l’intérêt des travailleurs»

Beat Kappeler, économiste et ancien syndicaliste.

Que vous inspire l’idée d’introduire un salaire minimum en Suisse?

C’est une mauvaise idée parce que les partenaires sociaux sont actifs dans notre pays et négocient des conventions collectives qui tiennent compte de situations très différenciées. Selon moi, ça reste la voie à suivre. D’ailleurs, le peuple suisse a refusé à une large majorité un salaire minimum en 2014. Inutile donc d’y revenir.

N’est-ce pas un drôle de raisonnement pour un ancien syndicaliste?

Mais non, car de mon temps, l’assemblée des délégués et le congrès avaient refusé à deux reprises que l’Union syndicale suisse réclame officiellement un salaire minimum national.

L’opinion de l’USS a changé par la suite, puisque c’est elle qui est à l’origine de l’initiative refusée par le peuple…

Oui, quand la France et d’autres pays relâchaient un peu l’étau qui serrait le marché du travail, les syndicalistes suisses sont tombés dans ce piège qui a ruiné bon nombre d’économies nationales européennes.

Vous avez évoqué tout à l’heure les salaires minimums fixés en Suisse via les conventions collectives de travail. Mais ces conventions ne concernent qu’un peu plus de la moitié des employés. Que faites-vous de tous les autres?

Les autres, ce sont en grande partie des employés au sens traditionnel du terme, c’est-à-dire des employés de bureau, de recherches… Donc, des personnes qui possèdent généralement des connaissances leur permettant de négocier individuellement leur rémunération. Souvent bien d’ailleurs. Quant aux salaires des employés de la fonction publique, ils sont fixés selon un barême officiel.

A vous entendre, on dirait qu’il n’y a pas de «working poors» en Suisse?

Ça, c’est un leurre qui abuse même les adeptes du salaire minimum. Si tout le monde travaillait à plein temps au tarif proposé, par exemple, à Neuchâtel ou par les conventions collectives, il n’y aurait pas de «working poors». Les «working poors» sont des gens qui sont mal adaptés au marché du travail. Par conséquent, aucun salaire, qu’il soit fixé conventionnellement ou légalement, ne leur portera secours.

Il n’y aurait pas non plus de sous-enchère salariale dans notre pays?

Non. A part peut-être quelques cas isolés. On a érigé tout un système d’accompagnement des traités bilatéraux avec l’Union européenne qui évite des sous-enchères.

En fait, que craignez-vous avec l’instauration d’un Smic?

Instaurer un salaire minimal, ce serait une ingérence de l’Etat dans un domaine qui est privé. C’est stupide de croire que les politiciens peuvent se mêler de tout. Et puis, on risque de tirer vers le bas les salaires des travailleurs sans qualifications ainsi que ceux des personnes qui entrent sur le marché du travail ou qui y reviennent. Pourquoi? Parce que des employeurs diront: «Il y a un salaire minimum, donc on l’applique!».

Pourtant, vingt-deux pays européens ont le Smic!

Toute l’Europe occidentale s’est rigidifiée dans de tels systèmes du marché du travail avec pour conséquence une augmentation du chômage, des emplois précaires et du nombre de contrats à durée déterminée. En France, aujourd’hui, 80% des nouveaux contrats de travail sont des contrats à durée déterminée parce que les employeurs rechignent à entrer dans l’orbite de codes de travail contraignants. Pareil en Espagne et en Italie. La preuve est patente que ces réglementations sont stupides.

Le salaire minimum n’est donc pas un bon instrument de justice sociale?

Non, le salaire minimum va à l’encontre de l’intérêt des travailleurs.  

Faudrait-il instaurer un Smic en Suisse?

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