1 septembre 2017

Binational ou conseiller fédéral, il faut choisir

Dans la course au Conseil fédéral, Pierre Maudet a déclaré être prêt à renoncer à sa nationalité française s’il était élu tandis que le Tessinois Ignazio Cassis a rendu son passeport italien au moment de se lancer. Sont-ils allés trop loin?

Ignazio Cassis et Pierre Maudet
Ignazio Cassis et Pierre Maudet: l’un a renoncé à sa double nationalité et l’autre le fera s’il est élu conseiller fédéral. (Photo: Keystone)

Peut-on prétendre à la plus haute fonction du pays tout en détenant un passeport étranger en plus de celui à croix blanche? Alors que le débat autour de la succession de Didier Burkhalter au Conseil fédéral se concentrait sur le possible retour d’un Tessinois parmi les sept Sages, celui de la double nationalité s’est invité sans crier gare. Enfin presque.

C’est l’élue genevoise UDC au Conseil national Céline Amaudruz qui s’est empressée de rappeler que le candidat de son canton, le conseiller d’Etat PLR Pierre Maudet, possédait un passeport français. L’affaire aurait pu en rester là si ce dernier n’avait pas déclaré qu’il renoncerait à sa double nationalité s’il était élu. Sans avoir été «outé», le candidat tessinois du PLR Ignazio Cassis a visiblement senti qu’il y avait péril en la demeure puisqu’il a décidé de rendre son passeport italien au moment de se lancer dans la course.

Que penser de ces initiatives? Rendent-elles ces candidats plus crédibles? Ou démontrent-elles au contraire leur manque de courage politique face à la pression exercée par certains membres de l’UDC? Car tous les UDC ne sont pas d’avis qu’il faille être Suisse et rien d’autre pour faire un bon conseiller fédéral. A commencer par le Bernois Adrian Amstutz, le chef du groupe aux Chambres, qui a déclaré que l’essentiel était que le nouvel élu défende la souveraineté de la Suisse. En ces temps où le repli identitaire est en vogue dans de nombreux pays, on se demande bien pourquoi ce débat «idiot», pour reprendre les termes du Genevois Manuel Tornare, est venu s’inviter dans notre démocratie qui n’en demandait pas tant, si ce n’est rien, à ces candidats.

Les candidats au Conseil fédéral doivent-ils renoncer à leur double nationalité?

«C’est un acte symbolique à visée purement électoraliste»

Pascal Sciarini, professeur au département de science politique et relations internationales à l’Université de Genève.

Que penser de la décision de Pierre Maudet et d’Ignazio Cassis de renoncer à leur binationalité dans le cadre de l’élection au Conseil fédéral?

C’est un acte symbolique à visée purement électoraliste, censé donner des gages à la droite du Parlement et en particulier aux nombreux conseillers nationaux UDC, qui vont fortement peser sur l’élection.

Cela fait-il d’eux des candidats plus crédibles?

Pas forcément. Renoncer à sa seconde nationalité ne va pas changer le rapport que l’on a avec le pays concerné. Soit on se sent très proche de ce pays et on continuera de s’en sentir proche même si on rend son passeport. Soit on est peu attaché à ce pays et alors rendre son passeport ne changera rien non plus. En Suisse, nombreux sont les élus qui ont une double nationalité, cela ne les empêche nullement d’exercer correctement leur mandat.

L’Italie et la France sont deux pays frontaliers avec lesquels la Suisse a connu des conflits fiscaux. Dans ce sens, afficher une ligne claire en termes de nationalité se comprend, non?

Il serait naïf de croire que renoncer à la double nationalité va renforcer la clarté de la ligne politique du Conseil fédéral ou du conseiller fédéral concerné. Cette clarté dépend de beaucoup d’autres facteurs, à commencer par la convergence de vue existant ou non entre les partis représentés au Conseil fédéral.

Ce débat autour de la nationalité fait resurgir l’idée qu’il y aurait de vrais Suisses et des Suisses de seconde zone… Cela vous inquiète-t-il?

Un peu, oui, car ce débat s’inscrit dans une vague conservatrice et nationaliste plus vaste. En Suisse, l’UDC surfe sur cette vague. Elle s’en nourrit et elle l’alimente à la fois, par son discours et par ses initiatives populaires.

Avec près de 20% de binationaux, la Suisse prouve que son visage est pluriculturel. Renoncer à sa double nationalité dans le cadre d’une fonction censée représenter l’entier de la population ne revient-il pas à nier cette diversité?

Dans un sens, oui. Renoncer à sa double nationalité me semble anachronique dans un contexte de globalisation, de mobilité géographique et de mixité culturelle – et va d’ailleurs à contre-courant de la liberté qui a été récemment accordée à nos diplomates de conserver leur double nationalité. En plus, on peut se sentir très proche d’un autre pays sans forcément en posséder le passeport. Et se sentir proche ou bien connaître un ou des autres pays constitue aussi un avantage lorsque l’on doit négocier avec lui.

Au final, s’agit-il d’un «débat idiot» comme l’a qualifié le conseiller national socialiste genevois Manuel Tornare ou d’un réel tabou?

Je ne dirais pas que ce débat est idiot, mais il est en train de prendre une place démesurée et de détourner l’attention vers un enjeu somme toute secondaire, au détriment de questions plus substantielles sur les compétences des candidats et les projets qu’ils ou elles entendent défendre au Conseil fédéral. La sélection des conseillers fédéraux est contrainte par de nombreux critères – il faut être du bon parti, de la bonne région linguistique, autrefois de la bonne religion, aujourd’hui le critère du genre prend plus d’importance. Faute de débat de fond, on s’ingénie à trouver des critères formels qui justifient l’élection ou la non-élection de telle ou telle personne.

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