13 décembre 2017

Blaise Menu: «Noël, c’est aussi chercher à créer plus de justice sociale»

Blaise Menu, le «pasteur des pasteurs» genevois, milite pour une fête de la nativité dépassant la consommation et une atmosphère gentillette pour retrouver un moment de crise et d’«intranquillité» qui questionne le monde et nous transforme.

Blaise Menu dans sa bibliothèque tenant un livre de contes de Noël
Le rôle de modérateur de l’Église protestante de Genève tenu par Blaise Menu remonte au XVIe siècle. (Photo: Nicolas Righetti)

Nous sommes ici dans les locaux de la Paroisse réformée suisse-allemande de Genève. Pourquoi y avez-vous votre bureau?

C’est un endroit où j’ai assez de place pour mes livres: ils donnent à penser et élargissent l’esprit. Ici, je me trouve à la fois in et out: dans la référence institutionnelle, mais pas avec le reste de l’administration de l’Église protestante de Genève (EPG). Le modérateur a un rôle singulier dans le paysage ecclésial, un peu décalé par rapport aux autorités dont il fait pourtant partie. Je veille à cet équilibre tout comme au lien. Je suis élu par mes pairs pour trois ans pour être notamment leur premier vis-à-vis. La Compagnie des pasteurs et des diacres est une vieille institution remontant à 1541. Elle regroupe les pasteurs et, depuis quelques décennies, les diacres. Elle est attendue et reconnue par l’Église comme une autorité spirituelle, théologique, éthique, et c’est un modèle unique dans le paysage protestant romand, voire francophone.

Si les temples ont tendance à se remplir à Noël, la baisse de la pratique reste bien réelle. Ça manque un peu de fun, non?

Parce que l’Évangile devrait être fun? Pour distraire, anesthésier? Ce serait une autre manière de promettre le ciel sans oser vivre ici et maintenant et poser des gestes de transformation sociale. Cela dit, je reconnais volontiers que l’ennui ressenti est un sérieux problème dans les églises, et je ne l’évite pas toujours moi-même. Les chrétiens distanciés de la pratique, je les comprends souvent, mais je les attends aussi au contour. Oui, la pratique baisse, soit que nous ayons perdu les codes de communication contemporains, soit que les gens ne fassent plus l’effort d’une démarche au long cours pour privilégier l’expérience de l’instant. Mais les réformés ont encore des ressources! On a déjà essayé tellement de choses que l’on peut bien en tester encore quelques-unes. Ne nous contentons pas de pleurnicher: le dernier week-end de «Reform’action», qui a clos les festivités des 500 ans de la Réforme, a été un succès. En tout cela, je reste sensible que la forme ne prenne pas le pas sur le fond: c’est un alliage subtil et exigeant. Maintenant: la pratique baisse? Et alors? Peut-être que nous atteignons les chiffres de la pratique réelle, confessante, assumée, engagée, pas celle des habitudes sociales.

C’est avant tout cela, Noël, l’accueil et le partage?

Si vous voulez vous rassurer avec Noël, oui: c’est pertinent, mais cela reste assez sage. Or, à partir des textes bibliques, on peut aussi voir dans les récits de la Nativité un moment de crise: crise conjugale, crise de la parole donnée, crise de la naissance.

Noël n’est ni doucereux ni tranquille, c’est nous qui le posons ainsi.

Blaise Menu

il y a l’évocation de plein de choses pas évidentes à vivre: les protagonistes sont tourmentés, et ils font avec, tous. Mais c’est dans cette expérience de vie difficile qu’ils sont rejoints par Dieu, dans leur intranquillité. Et cela est bien plus décisif que d’évoquer le destin d’une sainte famille idéalisée.

L’espoir né de la faiblesse, comme le dit la théologienne et écrivaine française Marion Muller-Colard au sujet du Noël chrétien.

C’est absolument cela. L’espoir né de l’inattendu, de ce qui n’est pas convenu. Historiquement, Noël est la marque d’un christianisme qui s’installe, mais d’abord un récit bien avant d’être une fête. Les chrétiens finissent par se demander d’où vient ce Jésus qui fait sens pour leur expérience spirituelle. Tandis que l’Évangile selon Marc, le plus ancien, est quasi muet sur les origines de Jésus, on va construire du récit: c’est ce que font les évangélistes Matthieu et Luc dans des registres un peu différents. Autour de Noël se construit une manière de dire Dieu inattendue, une manière de questionner les communautés chrétiennes émergentes sur leurs ambitions de blinder la foi. Dans cette perspective, les récits de la Nativité dans les années 80 du 1er siècle de notre ère viennent dire: vous êtes chrétiens depuis deux ou trois générations, vous commencez à entrer dans des habitudes d’Église, mais rappelez-vous que tout est né de presque rien – néanmoins de cette racine juive avec laquelle montent alors les tensions.

Que reste-t-il du vrai sens de Noël, entre guirlandes et cadeaux? Très engagé auprès du Temple de la Fusterie à Genève, le pasteur Blaise Menu évoque sa vision de cette fête chrétienne construite a posteriori mais dont la portée est actuelle, notamment en regard des phénomènes de migration, de précarité ou encore de l’espoir né de la faiblesse.

Si Noël est bien une construction a posteriori, pourquoi faudrait-il culpabiliser d’utiliser cette période pour se noyer sous les cadeaux?

En provoquant, je dirais que la culpabilité est quelque chose d’intéressant, du moins lorsqu’elle n’est pas trop envahissante. Mais lorsqu’on croit pouvoir évacuer complètement ce revers du champ de l’expérience, on évacue en même temps son avers: la responsabilité, avec laquelle elle est en tension raisonnable. Elles sont les deux faces d’une même médaille. Cela dit, on peut souhaiter voir conservé un peu de sens aux choses, avec la liberté laissée à chacun et chacune dans la manière de l’habiter. Mais plus qu’un consumérisme insipide, c’est plutôt de galvauder le sens de Noël qui me chiffonne, avec la prétention d’épuiser le sens de Noël dans la seule consommation.

Et la bienveillance?

Noël est forcément en cheville avec la bienveillance. Mais là encore, cela ne suffit pas: à en faire un moment scintillant et gentillet, on vide Noël de toute substance. Or, Noël porte aussi une attention critique, voire une critique politique: discerner les contours de la précarité et de l’injustice permet de se demander comment rendre le monde un peu plus juste.

Matthieu, menace politique faisant, relate l’épisode de la fuite en Égypte et le choix de l’exil. En cette année de nouvelle grande détresse migratoire, quelles résonances?

Cette histoire renvoie à ces drames humains innombrables et à l’exil qui n’est jamais une facilité, quoi qu’en pensent certains qui n’ont jamais dû l’affronter. Que savons-nous ici de la guerre, pour la plupart d’entre nous? Avons-nous jamais eu à tout abandonner pour nous jeter sur les routes? Certes, nous n’avons pas de solution à tout, mais les soupirs n’ont jamais résolu quoi que ce soit, sans compter les postures que je peux lire ici ou là de la part de chrétiens inquiets ou identitaires, ou de certains politiques. Or, si la laïcité est, dans la séparation du séculier et du religieux, le ciment d’une nécessaire liberté de croyance et de culte, si elle est bien l’outil précieux qui permet la paix des convictions, on ne peut pas laisser le discours politique accaparer une référence chrétienne à l’envers de son message. Dieu n’est pas identitaire. Noël affirme que Dieu n’évite pas l’humain mais l’endosse, qu’il le qualifie de manière positive et reconnaît sa dignité.

Mais cette humanité de Dieu est-elle simple à recevoir?

Elle ne l’a jamais été! C’est là où le christianisme est en rupture avec les principales traditions religieuses et spirituelles. Il y a sans cesse eu chez lui des réticences autour de l’identité du Christ: qui est-il? Comment assume-t-il cet alliage entre humanité et divinité? À l’époque, sa part d’humanité a souvent fait les frais de ce débat. Comme s’il fallait préserver Dieu de cela. Mais la tradition de l’Église a tenu bon contre ces tendances ne voulant pas vraiment d’une incarnation, alors qu’elle dit l’infinie valeur de l’humain. Malgré les aspects merveilleux, les Évangiles de l’enfance le valorisent, ainsi que la condition féminine et notamment Marie.

Les protestants ont-ils donc quelque chose à dire de Marie?

J’espère bien! Noël est le seul moment où ils osent en parler, n’ayant pas trop le choix d’ailleurs. À mon sens, on peut tracer les contours sereins d’une mariologie protestante, d’une lecture biblique et théologique apaisée de la figure de Marie.

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