31 mars 2014

Blesser son enfant: un passage obligé?

Eduquer son môme sans le traumatiser relève d’une mission impossible. Alors, comment limiter les dégâts? Les professionnels débattent, entre conseils académiques et humour.

Est-il possible de ne pas traumatiser son enfant en l'éduquant? Illustration de François Maret.
Temps de lecture 5 minutes

Sept méthodes infaillibles pour traumatiser son enfant... Voilà ce que proposent en substance les Américaines Jen Bilik et Jamie Thompson Stern dans un petit manuel à l’usage des parents (lire ci-dessous). De l’humour (noir) certes, mais leur postulat de base – il est inévitable de perturber son rejeton (alors autant le faire délibérément et tout en finesse, poursuivent-elles) – porte des accents de vérité...

«Même si le mot traumatiser est un peu fort, la vie nous contraint effectivement à blesser nos enfants d’une manière ou d’une autre: l’éviter relève de la mission impossible», confirme la psychologue française Isabelle Filliozat, auteur de l’ouvrage Il n’y a pas de parents parfaits. Et d’expliquer que la simple naissance d’un petit frère ou d’une petite sœur est susceptible d’apporter une douleur à l’aîné, difficile à contourner. La spécialiste évoque également comme exemple le cas où une mère doit impérativement s’absenter durant quelques jours pour son travail, laissant derrière elle son bébé de quelques mois. «Ce dernier en souffre forcément.»

Isabelle Filliozat, psychologue française.
Isabelle Filliozat, psychologue française. (Photo: Stéphanie Tétu/La Company)

Inévitable également – et potentiellement dommageable pour l’enfant – l’influence de notre histoire personnelle sur la manière dont nous nous comportons avec notre progéniture. Ainsi, des parents ayant reçu peu de tendresse durant leur propre jeunesse auront du mal à en donner à leurs petits. «Des études ont prouvé qu’il s’agissait d’une question hormonale. Grâce à l’imagerie cérébrale, on a pu constater que de voir approcher son enfant libérait une grande dose d’ocytocine (ndlr: une hormone liée à l’empathie et aux comportements maternels) uniquement chez les pères et les mères ayant eux-mêmes été cajolés lorsqu’ils étaient petits.»

En revanche, ceux qui ont eu l’habitude d’être rejetés voient avant tout leurs circuits de stress s’activer lorsqu’un bébé pleure.

Ne pas minimiser les émotions

Alors, quoi? Devons-nous accepter avec fatalisme cet état de fait? Loin d’être pessimiste, Isabelle Filliozat rassure: «S’ils sont conscients de cette réalité, certains parents pourront inverser la tendance, apprendre d’une certaine manière à leur cerveau à synthétiser de l’ocytocine, en multipliant par exemple les contacts physiques avec leurs enfants.»

Et en ce qui concerne les aléas de l’existence, comme l’arrivée d’un cadet dans la fratrie ou les séparations même brèves avec les parents? «Le trauma devient traumatisme lorsque les émotions ne sont pas entendues ou sont minimisées», précise la psychologue française.

Ainsi, il ne faut pas avoir peur de faire mal, mais plutôt s’efforcer de réparer. Les enfants ont de grandes capacités de guérison.

Dans le cas de la mère obligée de s’absenter pour son travail, il s’agira alors de resserrer le lien avec son bébé à son retour, «par un maternage intense».

Etre à l’écoute des éventuelles souffrances de ses enfants, tel est donc le conseil qu’Isabelle Filliozat livre aux parents afin de limiter les dégâts. De même que celui d’abandonner l’idée d’être une mère ou un père parfait. «De toute façon, cela n’existe pas! Par ailleurs, en passant son temps à s’auto-évaluer, en se demandant sans cesse si l’on est un bon parent, on se centre sur soi-même.»

Or, ce qui importe avant tout, c’est de s’interroger sur les besoins de son enfant, d’essayer de comprendre ce qu’il vit.


L’art de perturber ses enfants en sept leçons

Couverture du livre "Traumatiser votre enfant: 7 méthodes infaillibles pour en faire un être inadapté mais génial".

«Tout enfant a besoin d’une dose durable de traumatisme afin de mener une vie d’adulte digne d’une thérapie.» Ainsi débute le manuel humoristique de Jen Bilik et Jamie Thompson Stern, intitulé «Comment traumatiser votre enfant. Sept méthodes infaillibles pour en faire un être inadapté mais génial» (Ed. Robert Laffont). Voici, en résumé, les sept stratégies qu’elles développent, à sélectionner selon le résultat que vous souhaitez obtenir...

1. Le parent tyrannique
L’enfant vous appartient, vous prenez de facto le contrôle total de sa vie. Vous lui imposez ses vêtements, lui interdisez des activités avec ses amis, réprimez sa volonté personnelle, choisissez les études qu’il suivra. Votre réponse favorite à ses pourquoi? «Parce que je le dis!»
Le résultat: un enfant peu enclin à la créativité, peu sûr de lui, allergique au risque, attiré par les personnalités manipulatrices, obsédé par la perfection...

2. Le parent ambitieux
Esclave de l’opinion générale, vous rêvez de faire de votre enfant un champion olympique, un pianiste génial ou un étudiant à Harvard. Dès son plus jeune âge, votre rejeton est poussé à apprendre des langues étrangères, jouer au golf, passer des concours, s’inscrire dans une grande école. Dans votre famille, l’amour est indissociable de la performance.
Le résultat: un enfant psychorigide, jamais content de lui, enclin à l’anxiété, incapable de gérer sa propre vie...

3. Le parent narcissique
Comme il n’est question que de vous, vous oubliez les besoins de votre enfant. Il n’a pas d’autre valeur intrinsèque que ce qu’il peut faire pour vous. Votre amour est conditionnel: s’il vous obéit, vous le récompensez; s’il vous contredit, vous montrez les crocs. Vous n’hésitez jamais à le culpabiliser et à jouer les victimes.
Le résultat: un enfant à la recherche systématique de l’approbation, avec une forte tendance à la codépendance, fils ou fille à maman, peu sûr de ses propres sentiments...

4. Le parent indulgent
Estimant que la discipline est réservée aux parents méchants, vous n’avez pas fait un enfant pour le nier dans son être et lui fixer des limites. C’est votre petit ange qui décide de tout, et il n’est jamais responsable de rien. Vous le gâtez, le surévaluez, le soudoyez pour qu’il vous aime.
Le résultat: un enfant peu tolérant à la frustration, égocentrique, persuadé que les règles sociales ne s’appliquent pas à lui, pleurnicheur, irrespectueux du droit des autres...

5. Le parent copain
Vous vous percevez comme amusant, branché et jeune de cœur. Dès lors, quoi de plus normal que vous partagiez tout avec votre enfant! Vous écoutez la même musique et portez les mêmes fringues. Et il devient votre confident: vous échangez vos secrets, même en matière de sexe, autour d’un verre de vin. Votre mantra? Zéro frontière entre nous.
Le résultat: un enfant totalement dépourvu de limites émotionnelles, sans discipline, bourré de ressentiments pour avoir grandi trop vite...

6. Le parent humiliateur
Ayant une piètre opinion de vous-même, vous entendez bien ne pas flatter l’ego de votre rejeton. Vous le critiquez sans cesse, ne le complimentez jamais, lui annoncez dès le plus jeune âge qu’il n’arrivera jamais à rien.
Le résultat: un enfant déprimé, pessimiste, incapable de trouver des solutions à ses problèmes, atteint par le syndrome de l’impuissance, découragé...

7. Le parent négligent
Débordé par les exigences de votre vie quotidienne, vous vivez le travail parental comme une insupportable responsabilité. Dès lors, vous n’offrez à votre enfant ni temps ni affection. Et ce n’est pas plus mal, il apprendra à se débrouiller tout seul. Vous n’hésitez pas à le laisser de longues heures devant la télévision ou l’encouragez à préparer ses propres repas.
Le résultat:un enfant adulte trop tôt, peu sûr de lui, avec le sentiment d’être indigne d’amour, secret, renfermé, toujours en quête d’attention...

© Migros Magazine – Tania Araman

Illustration: François Maret

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