19 février 2020

Quand le travail n’a plus de sens

Ennui chronique, impression de ne rien accomplir de concret, perte de motivation… Si vous constatez ces symptômes, il est possible que vous fassiez un «bullshit job», soit un emploi absurde. En Suisse, ce phénomène de plus en plus répandu incite à repenser notre rapport à notre activité professionnelle.

Une assistante de direction qui brasse de l’air, un employé de banque qui exécute des tâches absconses, une ­publicitaire qui ne trouve pas de sens à ce qu’elle fait… Ces personnes le savent: elles font ce que l’on appelle un bullshit job, traduisez, un «boulot à la con» (lire témoignages). L’expression, devenue populaire grâce à l’anthropologue américain David Graeber, désigne un phénomène de plus en plus répandu dans nos sociétés très développées: celui d’occuper un poste inutile, absurde, voire carrément nuisible pour la communauté. «L’auteur va loin quand il décrit ces emplois comme du chômage enterré dans le travail», souligne Cecilia Toscanelli, chercheuse associée au Centre de recherche en psychologie du conseil et de l’orientation à Lausanne. Le secteur tertiaire serait principalement touché avec, en tête de peloton, les domaines bancaires, de la communication ou encore de l’information. Dans son essai sur la thématique, David Graeber indique que près de 40% des personnes sondées en Europe auraient un travail qu elles jugent inutiles.

J’observe une augmentation du sentiment d’accomplir des tâches absurdes

Un tableau plutôt sombre que Carole Wittmann, directrice de la Clinique du travail à Morges, nuance: «Je n’adhère pas à la définition du bullshit job comme un emploi qui ne sert absolument à rien. Je ne pense pas qu’en amputant les entreprises de 40% de leurs employés, tout se passerait comme sur des roulettes. Ce que je constate plutôt, ce sont des collaborateurs qui font des boulots qui ne répondent pas à leurs valeurs et leurs objectifs de vie.» Même son de cloche chez Lysiane Rochat, psychologue spécialiste en santé au travail à Unisanté, qui ajoute: «J’observe une augmentation du sentiment d’accomplir des tâches absurdes au sein des entreprises avec, par exemple, davantage d’éléments de reporting ou de contrôle. Ce qui me frappe, c’est l’asymétrie dans la perception d’une même tâche: certains vont la trouver inutile et d’autres nécessaire à leur mission.»

Les cas d’arrêts pour cause psychologique ont explosé

Cette différence d’appréciation pourrait être due au fractionnement toujours plus important du travail: «Il y a de plus en plus de distance par rapport au résultat final, précise Cecilia Toscanelli. Les gens ont davantage l’impression d’être l’auxiliaire d’une machine que de réaliser des tâches concrètes.» Et sur le plan de la santé, ces «boulots à la con» ne sont pas sans conséquences. «Il y a une vraie augmentation de la souffrance au travail, note Carole Wittmann. De façon générale, les cas d’arrêts pour cause psychologique ont explosé et les assurances perte de gain et les entreprises le voient bien en termes d’absences longues durées. D’ailleurs, dans notre métier, nos interventions liées au burn-out ou autres trouble psy ont doublé en cinq ans, passant à près de 70%.»  

«J’ai l’impression que mon travail est de remplir une chaise»

Laure*, 46 ans, Genève

Assistante de direction

«Mon job actuel, c’est le summum du ‹bullshit job›, j’appelle ça la mort cérébrale. J’ai commencé il y a cinq mois une mission temporaire d’assistante de direction dans une organisation internationale, mais je n’ai presque rien à faire. Même si on m’a attribué des tâches comme gérer l’agenda d’un des membres de la direction, ça ne meuble pas vraiment mes journées. J’ai l’impression que mon travail est de remplir une chaise.

L’une des rares occupations qu’il me reste est d’imprimer des documents, les mettre dans des dossiers cartonnés avec intercalaires et y ajouter de petites étiquettes. Voilà, ça c’est mon travail. J’ai bien essayé d’apporter quelques nouveautés, mais j’ai peu de marge de manœuvre. De plus, mon travail est très fragmenté puisque nous sommes en tout cinq assistantes de direction. C’est donc difficile, dans ces conditions, de comprendre le fond de mon travail. Quand j’ai demandé un peu plus d’informations au directeur, il m’a répondu: ‹Tu n’as pas besoin de comprendre.› J’ai trouvé cela très humiliant. J’ai vraiment l’impression d’avoir fait un voyage dans le passé, dans un univers macho à la Mad Men. Je suis au ras des pâquerettes niveau assistanat.

Je me demande parfois comment je vais tenir jusqu’à la fin de l’été, quand mon mandat s’arrêtera. Bien sûr, ce n’est pas ma première expérience dans ce domaine. Bilingue, j’ai beaucoup travaillé dans le secteur international et ce n’est pas forcément mieux ailleurs. Lors de ma précédente expérience, on m’a carrément tenu des propos comme: ‹Tu n’es personne, tu es une débile mentale, une incapable.› J’avais beaucoup perdu de mon estime personnelle. Je crois qu’il y a un problème dans ces emplois d’assistants administratifs: on est des larbins et on est à leur merci. Heureusement, j’ai commencé une formation à distance en journalisme qui me passionne. Ça me permet de regagner de la confiance et de me préparer une voie de sortie.»

«Qui s’enthousiasme d’être vissé huit heures par jour sur un siège à roulettes?» 

Romain*, 28 ans, Nyon.

Employé de banque

«Quand on habite en Suisse et plus particulièrement dans la région de Genève, il y a comme une musique de fond qui vous pousse à devenir avocat, banquier, trader, horloger, spécialiste marketing ou je ne sais quelle autre fonction pour l’une de ces marques de luxe de la place. Ces domaines garantissent plus ou moins un emploi, plus ou moins un statut social et plus ou moins d’être heureux… Personnellement, c’est pour ça que j’ai choisi de faire un CFC de commerce avant de commencer à travailler dans le back office d’une banque. Mais qui s’enthousiasme vraiment d’être vissé huit heures par jour sur un siège à roulettes pour accomplir des tâches qui, au fond, sont vides de sens? En tout cas, il ne faut pas être idéaliste.

Toute la journée, je classe, je saisis des opérations, je suis des litiges, je prépare et envoie des documents… Je m’occupe. C’est une mécanique à prendre, mais en vrai, je n’attends, comme la plupart de mes collègues, qu’une chose: le week-end, puis les vacances, puis le week-end… C’est assez drôle, non? Ou un peu flippant... Moi, ce que j’adore, c’est être dehors, voyager, me dépenser… C’est presque insupportable d’être enfermé dans un bureau comme ça, mais on le fait parce qu’il y a le salaire à la fin du mois et puis j’imagine que ça donne l’air d’être important de porter une cravate. Ça rassure.

Moi, ce que j’adore, c’est être dehors, voyager, me dépenser. C’est presque insupportable d’être enfermé dans un bureau comme ça, mais on le fait parce qu'il y a le salaire à la fin du mois et puis j’imagine que ça donne l’air d’être important de porter une cravate. Ça rassure. Pour le moment, je n’ai pas vraiment d’autre plan de carrière en tête mais ça viendra. Je fais beaucoup de sport à côté, du foot et de la course… Ça me permet au moins d’avoir un certain équilibre.»

«Quand j’ai commencé à travailler dans le milieu de la pub, je voulais changer le monde»

Céline* 33 ans, Genève.

Stratégie de marque

«Une réunion m’a beaucoup marquée. Le niveau de ‹bullshit› avait atteint des sommets. Je me suis dit: mais qu’est-ce que je fais là? Je m’imaginais sortir de mon corps et poser une bombe dans la salle ou tous les prendre et les frapper contre un mur. C’était, il y a quelques années, à l’époque je travaillais pour une agence chargée notamment de réaliser les packagings d’une multinationale du domaine de l’alimentation. Et c’était avec elle que nous avions rendez-vous ce jour-là. Lors de la séance qui réunissait tout le gratin de l’une des marques de la multinationale, quatre agences venaient présenter les résultats d’une étude de consommation. Normalement, on n’en fait travailler qu’une, ça évite de payer quatre fois des fortunes pour la même chose. Au final, les quatre avaient bien sûr des résultats identiques: en gros, le produit analysé était mauvais.

Après cinq heures d’une réunion fleuve – mélange de chiffres, mots techniques et statistiques – le big boss de la marque claque la porte et dit: ‹De toute façon les études conso, c’est de la merde, les agences sont mauvaises et les consommateurs sont des gros cons. Le problème vient des packs.› Mais à partir du moment où le produit n'est pas bon, on a beau le mettre dans un écrin en diamants, ça ne change rien: les gens ne l’achèteront pas. Bref, cette séance m’avait vraiment dégoûtée et je me suis rendu compte que j’étais bien éloignée de mes valeurs.

Quand j’ai commencé à travailler dans le milieu de la pub, je voulais changer le monde. Je me disais qu’en collaborant avec des grandes entreprises qui possèdent les leviers nécessaires, je pouvais y arriver. Mais j’étais naïve. En tout, j’ai travaillé douze ans en agence et, malgré quelques déceptions, j’ai eu d’excellentes expériences et la chance d’avoir eu un mentor extraordinaire qui m’a appris à être curieuse de tout. Néanmoins, j’ai fini par être excédée par certains clients. J’ai donc décidé de me mettre à mon compte il y a un an et ça se passe super bien! Aujourd’hui, je peux vraiment choisir les marques avec lesquelles je veux travailler et je sens que j’ai un impact. En parallèle, j’enseigne et je coache des personnes issues de l’asile et de la migration.»

*Prénoms fictifs et photos prétexte

Entretien avec Koorosh Massoudi, chercheur et enseignant au Centre de recherche en psychologie du conseil et de l’orientation à l’Institut de psychologie de l’Université de Lausanne.

«Les ‹bullshit jobs› seraient un moyen d’atteindre le mythe du plein-emploi»

Koorosh Massoudi, comment définir les «bullshit jobs»?

Selon David Graeber, ces «jobs à la con» sont des emplois qui offrent un respect social en termes de salaire, de conditions et de titre, mais qui seraient difficiles à rattacher à un sens, une finalité, voire à un esprit de corps. D’autre part, dans les sociétés post-industrielles très développées, on s’attend à ce que les travaux plus physiques et difficiles soient pris en charge par la technologie, or ce n’est pas le cas. David Graeber le dit: les bullshit jobs seraient un moyen d’atteindre le mythe du plein-emploi alors que la technologie permettrait de se passer de ceux-ci.

Y a-t-il une augmentation des emplois absurdes ces dernières années ou est-ce simplement lié à un ressenti?

On peut penser qu’il existe un ressenti qui relève d’un changement du profil des travailleurs. Prenons l’exemple de la Suisse où il y a une augmentation du niveau d’éducation. Avec cela, augmente l’attente vis-à-vis du travail comme moyen de se réaliser. Ainsi, il est possible qu’il y ait davantage de déçus percevant leur emploi comme un bullshit job. Enfin, dans une économie aussi forte que celle de la Suisse, il est probable qu’il ait plus de boulots qui n’aient d’autre fonction que de garder les gens au travail.

C’est-à-dire…

S’il y a un pays qui pourrait se passer du travail à 100% pour investir plus de temps dans les activités familiales, associatives et sociales, ce serait bien le nôtre. C’est donc étonnant qu’on conserve un taux d’emploi si élevé avec un fort attachement au plein temps. On peut alors imaginer que si le plein temps continue, alors que technologiquement nous pourrions nous en passer, c’est qu’il y a un couac quelque part.

Ça traduit le mal-être de ces sociétés hautement industrialisées qui ont perdu le lien avec le résultat concret

Ce couac serait-il lié à notre système de valeurs?

En partie, oui. Prenons l’apport de différents métiers à la société et la façon dont chacun d’entre eux est valorisé. On voit que les métiers les moins gratifiants socialement et financièrement ne sont pas les plus inutiles. Par exemple, un nettoyeur dans un hôpital gagne beaucoup moins qu’un employé du marketing, alors qu’il a un rôle très important puisqu’il se charge notamment de prévenir les infections. Le spécialiste marketing, lui, a un métier socialement valorisé et très bien payé, mais qui semble avoir une contribution sociale plus limitée puisque son objectif est plutôt de pousser à la consommation et servir les actionnaires des entreprises.

Néanmoins, on sent qu’il y a un retour à des emplois plus concrets…

Il y a de plus en plus de gens qui font du fromage, brassent des bières. Il y a un besoin de revenir à quelque chose qui donne un feed-back immédiat: on brasse sa bière et, à la fin, on la goûte. Ça traduit le mal-être de ces sociétés hautement industrialisées qui ont perdu le lien avec le résultat concret.

Peut-on identifier des secteurs d’activités plus touchés que d’autres?

Plus vous êtes proche du secteur tertiaire pur – administration, gestion - et à un poste hiérarchique intermédiaire, plus il est difficile, seul, de donner du sens à votre travail. De plus, ces activités alimentent la bureaucratie toujours plus importante dans les entreprises. Ces gestionnaires, pour justifier leurs propres boulots, passent leur temps à inventer des règlements qui sont vécus comme des agressions. On observe alors un conflit avec la bureaucratie qui veut nous rappeler sa place et son pouvoir à travers des règles perçues comme illogiques.

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