11 juillet 2018

C’est beau une montagne la nuit

Marcher dans le noir peut sembler incongru. Mais c’est aussi une aventure magique qui permet d’éveiller tous ses sens. Exploration noctambule dans la vallée sauvage de l’Hongrin (VD).

l’Hongrin
Point de vue imprenable sur le Léman depuis un crêt de la vallée de l’Hongrin. (Photo: Laurent de Senarclens)
Temps de lecture 5 minutes

Le but n’est pas de faire une performance, c’est davantage une expérience sensorielle.» Partir en randonnée avec Stefan Ansermet, géologue et auteur de plusieurs ouvrages sur les lieux mystérieux, contient toujours son lot de surprises. Pour cette escapade insolite, le départ est fixé à 21 h 30, heure à laquelle le jour commence à s’estomper. Le but est clair: marcher de nuit. «C’est intéressant de vivre ce basculement du mental quand on le prive de la vision. On se concentre beaucoup mieux sur les autres sens», explique celui qui, petit, avait peur du noir et se barricadait dans son lit derrière une rangée de coussins.

Désormais, le noir, Stefan Ansermet s’en est fait un allié. La peur a cédé la place à la curiosité et il multiplie les incursions dans l’envers du décor, comme le propose son dernier livre, Osez la nuit *. Mais se retrouver en pleine pénombre dans la vallée de l’Hongrin est d’abord déroutant. Les pâturages duveteux descendent mollement, les herbes deviennent floues avant de s’obscurcir dans le soir où dansent encore les houppettes blanches des linaigrettes.

C’est intéressant de vivre ce basculement du mental quand on le prive de la vision. On se concentre beaucoup mieux sur les autres sens

Stefan Ansermet

Contrairement à ce que l’on croit, la nuit vient d’en bas. Elle monte doucement, prenant d’abord les troncs, les sous-bois, les semelles qui semblent claquer plus fort sur le sentier. «On passe en vision monochrome. Quand la lumière se faire rare, l’œil ne perçoit plus les couleurs, il ne voit plus qu’avec les bâtonnets qui le composent.» Heureusement la marche est facile, on suit le chemin forestier, large et sans embûche. Un ruban de graviers clairs qui s’avance sous la masse grise des ombres. Comme une voie lactée que l’on suivrait la tête penchée. Un parfum délicat flotte dans l’air et prend soudain les narines. Les longues grappes d’un cytise embaument l’espace mieux qu’en plein jour.

Marcher de nuit nécessite un repérage au préalable.

«Écoutez, vous entendez ce chuintement étrange? C’est un chamois qui se tient en surplomb. Il fait ce bruit lorsqu’il est stressé», relève Stefan Ansermet. Lequel, c’est sûr, entend et voit mieux que le commun des mortels. Entraîné à saisir les détails, les tintements et les fragrances,
il avance comme un chat sauvage. Tandis que les dernières trilles d’un rossignol percent la masse noire des frondaisons, le cerveau commence à voir des visages partout. «C’est le phénomène de paréidolie, comme quand on voit des figures dans les nuages. Le cerveau préfère imaginer des formes familières plutôt que de rester face à l’inconnu.»  

Plaisirs olfactifs

Des odeurs de lait envahissent soudain la nuit. Le fumier, le cuir de l’étable, le carillon hypnotique des cloches. Un chalet d’alpage surgit avec ses ruminantes éparses, que l’on devine au-delà du fil barbelé. On poursuit l’aventure sous l’œil lumineux de Jupiter. Le chemin continue de monter, l’idée étant d’atteindre la crête. «Vous verrez, ça en vaut la peine!», lance Stefan Ansermet. Qui arpente depuis toujours cette vallée inhabitée, – 10 km de long sans aucune pollution lumineuse – été comme hiver, à pied ou en raquettes canadiennes à la façon de Jack London. «C’est mon paradis.»

Le cerveau préfère imaginer des formes familières plutôt que de rester face à l’inconnu

Stefan Ansermet

Un balcon sur le Léman

Et soudain, il faut bifurquer sur la droite, s’enfoncer dans le sous-bois pour attaquer les derniers mètres par un petit sentier pentu. La torche s’impose, mais seulement en lumière rouge. «L’œil est un million de fois plus sensible dans l’obscurité qu’au soleil. Mais si on allume une lampe, l’œil est ébloui et met vingt minutes à retrouver la vision.» On suit le halo, prudemment, jusqu’au sommet. Et là, tout à coup, le couvercle s’ouvre, on surgit sur un balcon rocheux, un à-pic de 100 mètres au-dessus de Villeneuve. Le Léman s’étale juste en dessous, grande flaque noire prise dans un réseau tentaculaire de lumières. On reste là, quelques minutes en suspension, à respirer avec plus d’amplitude. Stefan Ansermet connaît ce point de vue comme sa poche. Il rit d’être seul au monde. Il est le contraire du papillon de nuit, qui cherche la lampe. Lui, il explore l’obscur, le mystère des lieux, la face cachée du monde. «On a l’impression d’être sur une autre planète», dit-il simplement.

Coup d’œil magique sur les Alpes valaisannes.

Quelques étoiles voilées juste en dessus des têtes et, derrière nous, les ténèbres. Où il faudra redescendre. Accepter la cécité. Accepter de ne plus voir et se faire confiance. Les sens aiguisés, même si la nuit n’est jamais aussi noire qu’on l’imagine. Il reste toujours le ciel un peu plus clair où se découpent les cimes, la silhouette des sapins, le fil noir des branches. Et puis, en descente, les jambes s’activent toutes seules, on flotte plutôt qu’on ne marche, funambules en recherche d’équilibre. L’expérience est à la fois délicieuse et éprouvante. Parce qu’il faut accepter aussi la solitude, celle qui saisit le noctambule, toujours à deux doigts de se perdre dans une nuit qui ne l’enveloppe pas.

On retrouve les pierres laiteuses, on reconnaît les rares repères. Sur la route, soudain, un minuscule renard qui titube et s’éloigne en zigzaguant. Ivre de nuit. Comme nous.

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