28 mars 2018

Cannabis: le bonheur est dans la légalité

Certains le fument, d’autres l’inhalent ou le consomment sous forme de gouttes. Pour se détendre, pour se sevrer des joints et aussi pour lutter contre la douleur. Finira-t-on tous par se soigner au cannabidiol?

Temps de lecture 10 minutes

Ça a l’odeur caractéristique, et plus ou moins le goût, d’un joint. Mais, depuis l’an passé, il s’agit peut-être de cannabidiol (CBD), du nom de l’une des multiples substances composant le cannabis. Cette dernière est légale et en plus forte concentration dans le cannabis en vente libre, au détriment de la substance psychotrope THC (tétrahydrocannabinol), dont le taux chute alors parallèlement à moins de 1%.

En autorisant sa vente, la Suisse a fait parler d’elle à travers le monde, ouvrant les portes à un marché a priori juteux. Début 2017, le green rush voyait échoppes et cultivateurs débarquer par centaines. D’une poignée en janvier, ils étaient onze mois plus tard près de cinq cents inscrits auprès de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP).

➜ A lire aussi: Faut-il s'inquiéter du cannabis légal?

Mais le propre des effets euphorisants, c’est de ne pas durer et le cannabidiol n’a pas échappé à la règle. Une année après son explosion, les derniers chiffres annoncent un marché en pleine descente. Le green krach n’est pas loin. De Fr. 6000.- le kilo avec une demande dépassant largement l’offre, on est passé à Fr. 2500.- et à un surcroît de production. Et pour les observateurs avisés, l’avenir du CBD ne passera pas par la fumette récréative, mais bien par les produits thérapeutiques.

Paul Monot, à la tête de Dr Green, à Lausanne (photo: Jeremy Bierer).

Le passionné de cannabis qui a investi son deuxième pilier pour transformer sa cave en hangar à plantes n’a que peu de chances de survie face à de grosses marques désormais établies, assurant traçabilité et parfois production bio, capables surtout de s’allier avec des enseignes établies de la cosmétique, de l’alimentaire ou de l’aromathérapie.

C’est la voie choisie par Paul Monot, à la tête de Dr Green, première enseigne de ce genre à Lausanne. Lancée fin 2017, sa marque d’huiles essentielles cartonne.

Innover, diversifier son offre et assurer la traçabilité du produit sont devenus indispensables pour réussir,

Paul Monot

assène cet ancien snowboarder. Mais quand on est actif dans cette branche, il vaut mieux ne pas imaginer devenir millionnaire en une année.»

De 17 à 77 ans

L’avis est partagé quelques rues plus haut par Anes Riad Mobarki, gérant de l’antenne lausannoise de la chaîne de boutiques Marry Jane. Là aussi, l’essentiel des ventes est le fait d’une clientèle venue soulager stress et douleurs, tous âges confondus. «Septante à huitante pour cent de nos clients sont des personnes âgées, parfois renseignées sur internet, d’autres fois envoyées par leur thérapeute ou un proche, constate-t-il.

La loi nous interdit de donner des conseils médicaux ou même une posologie. En revanche, nous relayons les bonnes expériences d’autres clients.

Anes Riad Mobarki

Et ces derniers ne manquent pas: anciens fumeurs de joints venus au cannabis légal dans un but récréatif, tel Marco, bibliothécaire de 34 ans qui consomme du CBD les week-ends, ou accrocs aux pétards en phase de rémission à l’instar de Miguel (prénom d’emprunt, ndlr), 20 ans, qui fume désormais en toute tranquillité et n’a plus à mentir à sa famille. S’ajoutent à eux les malades chroniques en quête d’un remède à leurs maux, comme Christine, retraitée de 76 ans qui revit depuis qu’elle prend chaque jour quelques gouttes de CBD. Ainsi, ils sont nombreux à faire l’apologie de la substance.

Une révolution dans le monde de l’industrie pharmaceutique?

Alors, nous soignerons-nous tous au CBD dans quelques années? Plusieurs études – plus de 400 sont en cours, dont certaines sur le chanvre médical, avec THC – s’intéressent à l’effet soulageant de la molécule qui, pour l’instant, ne peut être prescrite ou vendue comme un médicament. Les espoirs portent sur des effets anti- inflammatoires, anxiolytiques, anticarcinogènes – contre le cancer – , antiémétiques – contre les vomissements –, ou contre l’ischémie cérébrale (manque d’oxygène dans le cerveau.)

La psychiatrie et la neurologie en attendent aussi beaucoup. La première pour soulager notamment les personnes souffrant de dépression, d’anxiété et de schizophrénie, la seconde pour son effet de neurogenèse très intéressant pour les maladies neurodégénératives, explique le chef du Service de psychiatrie communautaire du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) Jacques Besson. «On sait que le THC est très nocif pour les schizophrènes et pourtant, nombre d’entre eux fument du cannabis.

Il est probable que ce soit la composante CBD qui les intéresse, car elle diminue les hallucinations et les délires.

Jacques Besson

La recherche scientifique a montré que le CBD a probablement un effet sur la sérotonine, agissant sur le système sérotoninergique un peu comme certains antidépresseurs.» Jacques Besson en est convaincu, l’avenir du cannabis légal se trouve dans le médicament, même si, comme souvent dans la recherche médicale, il y aura beaucoup d’hypothèses et peu de validations. «Ce n’est pas souvent que l’on a de telles fenêtres ouvertes dans la recherche:

imaginez qu’un nouveau venu débarque sur le marché de l’anxiolyse aux côtés des benzodiazépines et des antidépresseurs, la révolution sera énorme.

Jacques Besson

Seulement, la recherche tâtonne, car elle manque cruellement de moyens financiers, déplore de son côté Barbara Broers. La responsable de l’unité des dépendances au Service de médecine de premier recours des Hôpitaux universitaires genevois (HUG) rappelle qu’il n’existe pour l’instant pas de certitudes sur un réel effet thérapeutique: «Actuellement, nous ne disposons que d’une seule étude sur l’intérêt du CBD en tant que médicament, sous forme de spray oral, pour soigner les enfants souffrant d’épilepsie sévère.» Les conclusions sont empiriques et le fait de témoignages spontanés des patients.

Certains nous disent que le CBD a changé leur vie, qu’ils ont retrouvé le sommeil alors que d’autres n’ont ressenti aucun effet.

On n’en sait pas davantage sur la forme à privilégier: comprimés, spray ou gouttes?» Le mystère demeure sur le dos du public, regrette-t-elle. «On laisse les gens tester par eux-mêmes et dépenser leur argent pour une substance onéreuse non remboursée par les caisses maladie alors qu’une bonne recherche serait bien plus profitable.» Thérapeutique ou récréatif, le CBD a trouvé son public: de confidentiel, il pourrait bientôt prendre de l’ampleur. Et le green rush ne fait que commencer.

«J’ai beaucoup moins mal et je revis.»

Christine Parisi, 76 ans, Lausanne

«Écoutez, je ne vais pas ergoter: le CBD, c’est fantastique! J’ai beaucoup moins mal et je revis.» Christine Parisi souffre de multiples douleurs dues en partie à son âge. Les genoux, le dos, le nerf sciatique: la plupart du temps, depuis des années, elle ne pouvait plus sortir et marcher davantage qu’une demi- heure sans grimacer de douleur. «Et quand vous avez mal tout le temps, y compris pour dormir, vous ne vivez plus. Certains jours, je n’avais même plus l’énergie d’aller faire mes courses.»

Un matin de l’année dernière, elle lit avec attention un article dans son quotidien vaudois favori. «Il parlait de ce marché du CBD en plein essor, de l’ouverture de plusieurs boutiques à Lausanne. C’était parfaitement légal et autorisé. Et visiblement ce produit aidait des personnes souffrantes qui témoignaient de ses bienfaits. Je n’ai rien d’une vieille hippie, je n’ai avalé qu’une seule bouffée de cannabis dans ma vie et j’avais trouvé ça très mauvais. Mais

ce cannabis légal existe sous forme de gouttes, et j’étais tellement mal que j’ai voulu tenter le coup.

Christine Parisi

Et là, quasi du jour au lendemain, une amélioration se fait ressentir. «Je me frictionne les genoux et le bas du dos. Et je prends quelques gouttes avant de dormir. J’ai tout essayé par le passé. Dans ma pharmacie, j’ai des tubes de crèmes de toutes les couleurs, prescrites par mon médecin ou conseillées par le pharmacien. Le CBD est mille fois plus efficace que tout ça, y compris des antalgiques très puissants avec des effets secondaires. Et de surcroît, c’est un produit bien plus naturel.»

Son sommeil aussi est revenu, et quelques gouttes de CBD sous la langue éloignent ses angoisses bien plus efficacement que tout ce qu’elle a essayé auparavant. Réticents au départ, ses enfants constatent les bénéfices du CBD et n’y voient plus rien à redire. Le bonheur serait complet s’il n’y avait le prix élevé: à Fr. 100.- le petit flacon de gouttes, le budget est élevé.

Du coup, j’attends avec impatience que ce soit remboursé, au moins en partie.

Christine Parisi

Et comme je ne suis pas la seule qui en utilise avec succès, j’espère qu’il ne faudra pas attendre trop longtemps.»

«Pour moi, c’est comme boire un bon vin»

Marco B., 34 ans, Lausanne

Lorsque Marco B. pousse la porte de Dr Green à Lausanne ce jour de janvier 2017, c’est avant tout par curiosité. À 33 ans, cet ancien fumeur de joints a décroché depuis une dizaine d’années. Terminées, les journées à fumer du haschich affalé sur son canapé. Le sport, plus précisément la natation, a remplacé depuis longtemps son penchant pour l’herbe. Même la cigarette a été abandonnée.

Pourtant, c’est bien en fumant le CBD qu’il va s’y initier. «Je voulais voir ce que ça donnait. Tous les médias en parlaient et je cherchais quelque chose pour me détendre.

Comme je ne suis pas très porté sur la bière et l’alcool en général, je me suis dit que ça valait la peine d’essayer.

Marco B.

Le résultat est jugé probant et Marco commence à fumer du CBD les week-ends dans un but récréatif. «Pour moi, c’est comme boire un bon verre de vin.»

Dans son entourage, plusieurs de ses amis s’y mettent et c’est sans se cacher qu’il en consomme. «Mais tout de même pas dans la rue, car ça reste un produit stigmatisant.» Tout comme le fait de fumer, poursuit-il, qui est nocif pour la santé. Marco a donc décroché de la cigarette au CBD. Désormais, il consomme du CBD sous forme de gouttes et assure que les effets sont identiques.

Mais quels sont-ils au juste? «Je me sens plus détendu, un peu comme après avoir fait du sport.» C’est d’ailleurs dans ce but qu’il en a proposé à sa mère qui souffre d’arthrite, sans toutefois lui révéler le nom de la substance. «Je me suis dit que cela pourrait soulager ses douleurs et lui ai présenté les gouttes de CBD comme étant de la phytothérapie. Comme ça lui a plu, je lui ai dévoilé le pot aux roses. Elle m’a dit qu’elle s’en fichait et elle en prend depuis régulièrement.»

Au total, Marco débourse environ Fr. 300.- par mois pour sa consommation. Trop cher? «Je ne trouve pas. Certains s’achètent des fringues,

d’autres dépensent sans compter dans les bars, et en ce qui me concerne, je prends du CBD. À chacun son plaisir.

Marco B.

«Je n’ai plus à mentir à ma famille.»

Le CBD a permis à Miguel de diminuer son addiction et de reprendre sa vie en main (photo: Jeremy Bierer)

Miguel (prénom d’emprunt), 20 ans, banlieue lausannoise

La vie de ce grand brun a changé il y a environ six mois. Lorsqu’il a franchi pour la première fois la porte de la boutique lausannoise de Marry Jane. «Je suis passé quasi immédiatement du THC au CBD, résume-t-il avec un large sourire. Avec le bénéfice immense de ne plus être tout le temps en galère.» Déjà à 16 ans, Miguel était devenu un gros fumeur de joints. «Plein de copains fumaient à l’école. J’ai voulu essayer, et j’ai bien aimé.

Au début, je ne me sentais pas accro. On fumait avec des potes, en cachette des parents.

Miguel

Mais ce qui a commencé par des petits rendez-vous secrets du week-end est rapidement devenu quotidien. Et certains jours, Miguel alignait facilement une dizaine de pétards. Parfois mélangés avec du tabac, parfois même fumés purs. «De la beu, du haschich. J’étais tout le temps défoncé, et ça me coûtait un bras, surtout si je compte les sachets qui passaient dans le caniveau dès que je voyais un policier à l’horizon.»

Il n’évitera cependant pas un contrôle positif lorsqu’il est arrêté sur son scooter juste après avoir consommé en grande quantité. Retrait de permis, ennuis en cascade et des centaines de francs de sa poche pour des tests médicaux. À un moment donné, son sommeil en prend un coup et il devient incapable de s’endormir sans avoir fumé un joint.

«Et puis j’ai entendu parler du CBD. On disait que le goût et l’odeur étaient identiques, que ce cannabis légal procurait détente et bien-être sans que l’on soit accro. J’ai essayé et ça m’a tout de suite emballé. Maintenant, je peux aller travailler (Miguel est livreur, ndlr) sans peur d’être contrôlé, et je n’ai plus à mentir à ma famille. J’ai surtout bien diminué les quantités: je fume un peu après le travail et ça me suffit.»

Cerise sur le gâteau, Miguel n’a plus affaire aux forces de l’ordre. Et cela malgré une odeur de cannabis légal très proche de celle de l’illégal. «En fait, passer au CBD m’a tout simplement permis de changer de vie.

Je me retrouve beaucoup moins dans des endroits et à des heures où je ne devrais pas être.

Miguel

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