30 mars 2017

Caroline Dayer: «L’injure ne doit pas être banalisée»

Du travail à la maison, en passant naturellement par l’école où elle règne parfois en maître, l’injure est la «plaque tournante du trafic des violences ordinaires». Caroline Dayer, chercheuse et formatrice spécialiste de la question, propose des moyens d’action.

Selon Caroline Dayer, c’est le registre des injures sexistes et homophobes qui est le plus présent.
Selon Caroline Dayer, c’est le registre des injures sexistes et homophobes qui est le plus présent.

Pourquoi cet intérêt pour la question de l’injure?

D’abord un angle très concret. Tout le monde sait ce qu’est une injure. Soit parce que l’on en entend, soit parce qu’on en profère ou alors qu’on en est victime. Il s’agit donc d’une question ancrée dans la réalité. En plus, comme je travaille depuis longtemps sur le thème de la violence et de la discrimination, je constate que l’injure revient de manière récurrente. Que ce soit à l’école, en milieu professionnel, dans la rue, sur les réseaux sociaux ou à la maison. Comme toute personne, j’ai pu en être victime, mais ce n’est pas un élément déclencheur de mes recherches. C’est plutôt le constat de l’injustice, des discriminations et des violences qui m’a beaucoup interpellée. C’est pour cela que j’ai effectué des études en sciences sociales: j’ai eu besoin de comprendre comment ces processus fonctionnaient.

Peut-on considérer que l’omniprésence d’internet et des réseaux sociaux amplifie le pouvoir de l’injure, que vous qualifiez déjà de considérable?

C’est un point important. Les injures n’ont rien de nouveau. Par contre, leur caisse de résonance, elle, est nouvelle. On n’a pas attendu Facebook pour qu’il y ait des bagarres dans les écoles. Mais la nouveauté est leur amplification. Ainsi que le fait qu’il n’existe plus de frontière spatiale ou temporelle avec le cyberharcèlement qui peut être diffusé très rapidement et à une très vaste échelle.

Et l’aspect de l’anonymat?

A travers le web, on va également voir des propos sous pseudonyme d’une virulence extrême qui ne seraient pas tenus sans cela.

Vous le précisez, l’injure s’attaque bien souvent à des rôles de genres spécialement construits. Une petite définition?

Les injures sexistes et homophobes sont très présentes. Elles ont en commun de dévaloriser ce qui est considéré comme féminin dans une société donnée.

Elles visent des personnes qui ne correspondent pas à un rôle attendu.

Caroline Dayer relève que les injures ont en point commun de dévaloriser une personne.
Caroline Dayer relève que les injures ont en point commun de dévaloriser une personne.

Qui dit injure dit souvent harcèlement?

Dans la plupart des cas de harcèlement scolaire, il n’y a pas forcément de volonté de nuire de chaque membre du groupe harceleur. Pris individuellement, beaucoup n’ont pas conscience de la portée de leurs paroles ou de leurs actes. La méthode de la préoccupation partagée est très intéressante: trouver qui a commencé, qui est responsable en premier reste souvent improductif. Pour faire cesser le harcèlement, qui est le but premier, il vaut mieux participer et responsabiliser les personnes que d’accuser.

Selon Caroline Dayer, l'injure est une manière d'exister.
Selon Caroline Dayer, l'injure est une manière d'exister.

Il faut casser le cliché du harceleur bien dans ses baskets qui fait la loi.

Pourquoi l’injure est-elle à la fois individuelle et collective?

Une injure fonctionne toujours dans un contexte précis et, en même temps, si par exemple je profère une injure raciste, je vais aussi viser chaque membre de telle ou telle communauté. Dans la rue, si j’injurie une seule personne, je vais aussi viser l’ensemble de la collectivité à laquelle cette personne appartient. La force de nuisance de l’injure est aussi de faire système.

Y a-t-il des profils de personnes sujettes à l’injure?

Je ne parlerais pas de profil. Je préfère parler de dynamique à l’intérieur desquelles on a affaire à des logiques discriminatoires de fond comme le sexisme, l’homophobie, le racisme. Et en même temps, des dynamiques du harcèlement qui sont des dynamiques de groupe et qui vont pouvoir frapper une personne sans caractéristique particulière. On ne peut pas penser l’un sans l’autre.

Chez les jeunes, l’injure semble parfois devenir banale. Mais l’est-elle encore?

Il existe certes ce langage injurieux qui est devenu une sorte de point de ponctuation à la fin des phrases. Reste qu’il peut être intéressant de rappeler que

même dite pour rire, l’injure ne perd pas sa qualité de violation de la personnalité.

Pourquoi dans ce contexte de groupe écrivez-vous que l’injure dit finalement plus de celui qui la profère que de sa cible?

Dans ce type de situation, l’injure peut avoir davantage une fonction de ralliement au groupe. Elle peut aussi servir à se positionner au sein du groupe, à jouer un rôle. Une injure homophobe, par exemple, peut se tromper complètement sur la personne visée alors qu’elle se montre très signifiante sur le positionnement de celui qui injurie, et se trouve intimement liée à des questions de dynamiques sociales. Sa fonction première est de recréer un rapport de pouvoir sur l’autre.

Votre essai se veut aussi un petit guide de lutte contre la banalisation de l’injure. Et vous soulignez que le premier réflexe auquel on se heurte est celui de se voir accusé d’être coincé...

J’ai parlé avec beaucoup de professionnels qui me signalaient que quand ils intervenaient, ce type de réflexion venait parfois de leurs propres collègues. On leur faisait remarquer qu’ils manquaient d’humour, qu’ils exagéraient, etc.

Malgré tout, montrer que l’on n’est pas d’accord reste primordial.

Car les conséquences peuvent être désastreuses?

Lorsque l’injure se répète, elle peut avoir des conséquences à trois niveaux. D’abord sur soi-même: une personne qui en est la cible permanente va perdre confiance et estime de soi. Ensuite sur un plan relationnel: l’injure va aussi briser des liens. Ou les empêcher de se construire. Elle va donc isoler. Enfin, cela a des conséquences sur l’avenir et la projection que l’on s’en fait. Elle a le pouvoir de couper l’horizon, d’écraser comme une chape de plomb.

Les élèves me l’expliquaient: on me demande ce que je veux faire plus tard, alors que moi j’essaie juste de survivre sans pouvoir me projeter plus loin.

La meilleure des préventions, c’est donc d’en parler?

D’abord partir du principe qu’il n’y a pas de recette toute faite. Prendre en compte le contexte pour agir de manière la plus adéquate. Avoir une posture professionnelle claire vis-à-vis des élèves aussi, en montrant qu’on ne tolère pas tout et que l’on prend au sérieux ce type de question. Avoir donc un message institutionnel de cohérence.

Ensuite, au niveau de l’intervention, il vaut mieux contextualiser et conscientiser plutôt que de simplement répéter une interdiction qui ne servira à rien, c’est cela?

Il faut d’abord préciser que prévention et intervention vont de pair. Quand les gens me disent que c’est compliqué, qu’ils n’ont pas le temps pour intervenir, je leur réponds toujours que de dire «Stop» est un premier pas important. Aux auteurs comme aux cibles, cela dit: c’est inadmissible. Ici, nous sommes dans un espace où cela n’est pas toléré. Dire stop donne aussi un message aux témoins: si une épée de Damoclès s’abat, on la contre, on ne reste pas sans agir. Après, dans une perspective à plus long terme, il faut aller au-delà, être capable par exemple d’ajouter «comme tu le sais bien», et donc de se référer à chaud à un moment qui s’est déroulé à froid et a été partagé en amont. Par exemple une discussion en classe au début de l’année. Revenir à une situation très émotionnelle donne le message que là, on traitera le problème jusqu’au bout. Sinon il s’installe une sorte d’impunité.

En ce qui concerne les adultes, quelles sont les grandes différences face à l’injure, par exemple en milieu professionnel?

Dans ce type de contexte, elle est rarement dite en face. Le langage dévalorisant est adressé indirectement et en termes généraux. Ce qui n’est pas forcément moins violent.

«Chaque personne peut agir dans son quotidien.» Vraiment?

Absolument. Face à ce qui s’apparente parfois à une quasi-légitimation des discours haineux, chacun peut agir au quotidien en se positionnant sur cette question fondamentale du pouvoir des mots et de leur impact. On peut par exemple utiliser l’humour en faisant un renvoi au destinataire avec une pirouette et sans agressivité. Ou trouver d’autres moyens qui lui sont propres.

A lire: «Le pouvoir de l’injure», Caroline Dayer, paru aux Editions de l’Aube, 2017.

Textes: Migros Magazine © Pierre Léderrey

Photographe: Guillaume Megevand

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