6 juillet 2017

Ces femmes qui n’aiment pas leur enfant

Sacralisé au plus haut point, l’amour maternel paraît être une évidence. Il arrive pourtant qu’il vacille avec, au final, une souffrance à double sens.

Illustration de la solouhette d'une mère et de son enfant avec un collier de perles brisé
Ces mères souffrent du fait de ne pas éprouver naturellement de l’amour pour leur enfant.
Temps de lecture 8 minutes

On dit de lui qu’il est absolu, inconditionnel, sans limites, on dit que l’amour d’une mère ne se remet pas en question. Une femme qui n’aime pas son enfant? Impensable pour certains, monstrueux pour d’autres.

Certaines n’y arrivent pourtant tout simplement pas. Non pas par choix, mais par fatalité. Maladie, blessures profondes, attentes démesurées, les raisons sont nombreuses, la souffrance l’issue commune.

D’une part pour ces femmes qui ne comprennent pas forcément la source du problème et culpabilisent d’être de «mauvaises mères». Et naturellement pour l’enfant, confronté au rejet d’une maman avec qui il est difficile de créer une relation basée sur la confiance et la sécurité affective.

Si une prise en charge thérapeutique est nécessaire, lever ce tabou l’est tout autant. Rongées par la culpabilité, beaucoup d’entre elles n’osent pas en parler, trop effrayées par le jugement de la foule. Car on ne touche pas à l’image de la mère. Libérer la parole de ces femmes s’avère toutefois indispensable, afin de les soutenir et de leur permettre ainsi de renouer avec leur enfant.

Alexandra*: «Je n’étais simplement pas faite pour être mère»

«La naissance de ma fille a été le pire jour de ma vie. Quand je l’ai vue pour la première fois, son père pleurait de joie et moi, je ne ressentais rien. J’étais surtout soulagée que les douleurs atroces liées à l’accouchement s’arrêtent. Les jours suivants ont été une véritable descente aux enfers.

J’étais dans un état végétatif complet, incapable de m’habiller ou de manger seule. Ça a duré environ un mois, des semaines très floues dans mon esprit. J’étais en pleine dépression post-partum. Avec un terrain dépressif et un diagnostic de trouble bipolaire posé, je m’attendais à ce que ça me tombe dessus. Mais pas si violemment.

Je ne supportais pas la présence de ma fille, impossible pour moi de rester seule avec dans la même pièce. Je la détestais. Elle était pourtant désirée, mais je crois que son père et moi ne nous attendions pas à ce que je tombe enceinte si rapidement.

Je n’étais plus sûre de vouloir la garder, et songeais un jour sur deux à avorter. J’ai fini par me convaincre que c’était normal d’avoir peur et que ça passerait.

Est-ce que tout est lié à ma maladie? J’imagine que oui. Je crois aussi que je n’étais simplement pas faite pour être mère. La mienne a d’ailleurs toujours veillé à ce que je ne manque de rien matériellement, mais elle ne m’a jamais câlinée ou embrassée. Je pense qu’elle m’aime, elle n’a simplement pas su me le montrer.

Quant à moi, j’ai parfois l’impression de ressentir de l’amour pour ma fille. C’est cependant quelque chose de très enfoui, qui ne dure pas.

Je souffre énormément de ne pas être une bonne mère, le sentiment de culpabilité est énorme.

La petite n’a rien ­demandé et doit pourtant subir tout ça. Elle comprend certainement ce qu’il se passe, et j’ai peur qu’elle m’en veuille en grandissant. Aujourd’hui, je réussis néanmoins à passer un peu de temps avec elle. Même si ce n’est pas encore quotidiennement ni très longtemps, je suis sur la bonne voie.»

Aurore*: «Je ne ressens rien pour mes deux filles»

«Avouer ne pas éprouver d’amour maternel pour son enfant est un sujet tabou. C’est pour cela que j’accepte de témoigner. Pour aider les femmes qui sont dans la même situation que moi et leur dire qu’elles ne sont pas seules. Car c’est une souffrance avant tout, ce n’est pas voulu.

Alors oui, je ne peux pas m’empêcher de me demander ce qui cloche chez moi. Mais voilà, je ne ressens rien pour mes deux filles de 5 et 8 ans.

Je ne les déteste pas, je ne les aime simplement pas plus que celles de mes voisins. J’ai pourtant toujours voulu être maman.

Les filles étaient d’ailleurs désirées, et j’ai été pendant longtemps une mère louve, très fusionnelle.

Avec mon compagnon de l’époque, c’était par contre compliqué. Notre relation, en dents de scie, n’était pas harmonieuse. Il n’a été présent ni pendant la grossesse ni après. Alors on s’est séparés. Et ça a été une vraie libération. J’ai enfin pu retrouver mon rôle de femme, moi qui étais cantonnée à celui de mère.

Fraîchement divorcée, j’avais un ex-mari et deux ex-filles. Il m’est difficile de dire comment ça s’est passé exactement, mais il y a eu une rupture en tant que maman. Elles sont devenues des étrangères que je n’arrive plus à prendre dans mes bras et à embrasser.

Je les associe certainement à l’échec de ma précédente union, à l’ébauche ratée de la famille parfaite dont je rêvais.

Pour autant, pas question de les abandonner. J’en ai la garde et je m’assure qu’elles ne manquent de rien. Je suis très protectrice envers elles et ne laisse personne les toucher. Pour moi, il s’agit cependant davantage de l’instinct maternel pur que de l’amour.

Et mes filles en souffrent, je le sais. Elles cherchent constamment mon attention et on me rapporte souvent qu’elles se plaignent de manquer de câlins et de tendresse. Ça me fait très mal d’entendre ça, mais c’est plus fort que moi. Je ne parviens pas à faire autrement.

Si j’avais une baguette magique, je ferais naturellement en sorte que mes sentiments changent. Mais à moins d’un déclic, je ne vois pas comment la situation pourrait évoluer. Alors en attendant, je fais de mon mieux.»

Sandrine* «Je me force à lui faire des câlins et à lui dire que je l’aime»

«Je ne savais pas qu’on pouvait détester ses enfants. Les aimer différemment oui, mais pas à ce point-là. J’en ai trois en bas âge et j’entretiens une relation difficile avec la petite du milieu, qui a 2 ans. Je n’arrive pas à créer un lien émotionnel avec elle.

Quand j’ai connu le sexe du bébé à la première échographie, j’ai été dévastée. Je ne voulais pas d’une fille. Pardonnez-moi de le dire, mais les femmes ont une vie merdique. Il faut à la fois être mère parfaite, employée modèle et gérer la plupart des tâches ménagères, le tout dans un corps zéro défaut. Et si vous avez quelques rondeurs, les autres ne se gêneront pas pour vous mener la vie dure.

Mon père était d’ailleurs le premier à me rabaisser constamment. Avec au final, une estime de moi-même en miettes. La naissance de ma fille a donc été un véritable tsunami émotionnel.

J’ai d’ailleurs fait une grosse dépression post-partum, dont je me suis sortie grâce à une thérapie. La petite a réveillé en moi des angoisses, et un mal-être dont je n’avais pas idée. Je lui en veux beaucoup, même si je sais que ce n’est pas rationnel et qu’elle n’a pas demandé à venir au monde.

J’évite d’en parler autour de moi, les gens ne comprendraient pas. Mon mari lui-même semble perdu face à tout ça. Et puis, je veux croire à cet idéal familial auquel je n’ai pas eu droit.

Alors je fais semblant d’être une maman gaga de sa petite. Je me force à lui faire des câlins et à lui dire que je l’aime, pour éviter de la perturber. Mais je ne ressens rien, je suis en pilotage automatique.

Je sais que le blocage vient de moi et l’idée que ma fille puisse souffrir de cette situation et en garde des séquelles me terrorise. Il m’arrive pourtant d’être fière d’elle et de la trouver belle.

J’oscille entre admiration et détestation.

Elle mérite une enfance normale et heureuse, mais je sais que je ne peux pas y arriver seule. Nous consultons un psychothérapeute ensemble. J’espère vraiment que ça va m’aider à créer un lien affectif, même si ça me semble difficile. Quelque chose s’est cassé et je ne sais pas si l’on pourra le réparer un jour.»

* Prénoms d’emprunt

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