16 août 2014

Ces garçons qui ont choisi un métier de filles

Ils sont sage-femme, fleuriste, ou encore éducateur de l’enfance. A la rencontre de ces rares hommes qui se sont tournés vers des professions exercées presque exclusivement par la gent féminine.

Adrien Bruno a découvert sa vocation de sage-femme un peu par hasard en effectuant des stages dans le milieu de la santé.
Temps de lecture 9 minutes

«Quand je serai grand, je serai policier.» Et pourquoi pas infirmier ou coiffeur? Aujourd’hui encore les garçons sont très peu nombreux à opter pour des métiers qui attirent habituellement les filles. Selon une enquête («Aspirations et orientations professionnelles des filles et des garçons en fin de scolarité obligatoire: quels déterminants pour plus d’égalité?», mars 2014.) réalisée auprès d’un échantillon de 3300 élèves du secondaire I des cantons romands, du Tessin et d’Argovie, ils ne seraient ainsi que 6,7% à vouloir se tourner à la fin de l’école obligatoire vers ce type de métier. Contrairement aux filles qui sont tout de même 19,1 % à se lancer dans une profession à forte majorité masculine.

Dominique Joye, professeur en sciences sociales à l’Université de Lausanne.
Dominique Joye, professeur en sciences sociales à l’Université de Lausanne.

Pourquoi une si forte divergence selon le sexe? «Il est plus difficile pour un garçon de se lancer dans un métier féminin que pour une fille dans un métier masculin, indique Dominique Joye, professeur en sciences sociales à l’Université de Lausanne et coauteur de l’étude. D’abord parce que les professions traditionnellement féminines sont souvent perçues comme moins prestigieuses. Mais aussi parce qu’on en garde une vision faussée, imaginant que cela attire parfois des garçons homosexuels.»

La faute aux stéréotypes qui restent associés à certains métiers. «L’enquête menée avec des adolescents et leurs parents nous a appris que ces clichés jouent encore un rôle très important lorsqu’il s’agit de choisir un métier, et quelle que soit la classe sociale à laquelle on appartient, poursuit le professeur. Tout comme ils font également pencher une majorité de filles vers des métiers où il sera plus facile de travailler à temps partiel. Avec tous les désavantages que cela comporte en terme de carrière…»

Le risque est encore plus grand lorsque le choix d’un métier s’effectue de manière précoce. Comme c’est tout particulièrement le cas en Suisse pour les jeunes qui optent au terme de leur scolarité obligatoire pour la filière apprentissage. «A cet âge, l’identité est encore en construction, indique Corinne Giroud, responsable de projets à l’Office cantonal vaudois d’orientation scolaire et professionnelle. Pour assumer un choix professionnel atypique, ces adolescents ont besoin de la reconnaissance de leur famille et de leurs pairs. Il n’est pas rare donc que l’engagement dans ce type de métier s’effectue plus tard, par exemple lors d’une reconversion professionnelle.»

Mais il y a également une autre explication, économique celle-ci. «Les métiers exercés en majorité par des femmes connaissent en moyenne des salaires peu attractifs, poursuit la conseillère en orientation. Ce sont également des emplois qui souvent ne permettent pas une réelle évolution professionnelle. A l’image d’une assistante en pharmacie qui, si elle désire exercer un autre poste, n’aura d’autres solutions que de changer de métier!»

Reste à déterminer quelles mesures prendre. Celles qui permettront une situation idéale, où chacun pourrait choisir en toute liberté le métier de ses rêves… «Une première solution serait de mener davantage de débats à l’école sur le thème de l’égalité, propose Dominique Joye. L’orientation professionnelle se décide très tôt et les jeunes doivent se rendre compte dès leur sortie de l’école obligatoire des enjeux sur le marché professionnel.»

Une plus grande égalité qui profiterait en outre à certaines professions qui peinent aujourd’hui à recruter des effectifs suffisants. «Les hommes sont très courtisés dans le domaine des soins. Tout comme les femmes dans les corps de police, conclut Corinne Giroud. Mais c’est un travail de longue haleine… Il faudra encore beaucoup de temps pour modifier l’image de ces métiers.»

«Cette profession exige une énorme motivation»

Adrien Bruno, sage-femme, 26 ans, Lausanne.
Adrien Bruno, sage-femme, 26 ans, Lausanne.

Adrien Bruno, sage-femme, 26 ans, Lausanne

Adrien Bruno exerce le métier de sage-femme (même pour les hommes, on utilise ce dénominatif puisqu’il désigne «celui qui a la connaissance de la femme») au CHUV. Une passion qu’il s’est découvert un peu par hasard en effectuant plusieurs stages dans le milieu de la santé.

Ce qui me plaît particulièrement, ce sont les nombreuses responsabilités confiées aux sages-femmes, explique le jeune homme. Mais aussi le contact avec les couples. Contrairement à la plupart des autres domaines médicaux, nos patients ne souffrent généralement d’aucune pathologie et sont dans l’attente d’un heureux événement.

Si Adrien a très bien été accueilli tant par ses collègues étudiantes que par ses professeurs, il n’en a pas toujours été de même lors de certains stages pratiques. «Dans les hôpitaux universitaires, on a déjà vu passer d’autres sages-femmes de sexe masculin, raconte le Vaudois. C’est plus compliqué dans les petites structures… Certaines sages-femmes m’ont bien fait comprendre que pour elles je ne me trouvais pas à ma place!»

Du côté des patientes en revanche, on se plaint très rarement d’avoir affaire à un homme. «Sur les centaines de cas que j’ai traités depuis le début de ma formation, une dizaine seulement a posé problème. Lorsque cela arrive, je préfère ne pas insister et passer la main à l’une de mes collègues. Il est important qu’une relation de confiance puisse vite s’établir entre le couple et la sage-femme.»

Et il y aurait même, selon Adrien, quelques avantages à être une sage-femme de sexe masculin. «J’étudie chaque cas de manière très détachée, sans risquer de le comparer à mes propres expériences.» Seul impératif: avoir le contact facile avec les femmes. «Je suis moi-même entouré depuis toujours par de nombreuses amies filles!»

«Un homme fleuriste, c’est aussi un argument marketing!»

Hervé Aubert, fleuriste, 36 ans, Bulle (FR).
Hervé Aubert, fleuriste, 36 ans, Bulle (FR).

Hervé Aubert, fleuriste, 36 ans, Bulle (FR)

Hervé Aubert fait partie des quelque 2% d’hommes qui exercent le métier de fleuriste. Mais l’histoire ne commence pas là… Le Fribourgeois se dirige d’abord vers un apprentissage en horticulture à la fin de sa scolarité obligatoire. Un métier qui compte, lui, environ deux tiers d’hommes pour un tiers de femmes. C’est au cours de cette formation, en donnant un coup de main à ses collègues du magasin de fleurs coupées, qu’Hervé prend conscience de sa passion pour les compositions florales. Le jeune homme réalise donc un complément d’études de deux ans pour devenir fleuriste.

En 2005, il ouvre sa propre boutique à Bulle, puis un deuxième point de vente à Neuchâtel. S’il reconnaît que les hommes sont encore très peu nombreux à exercer cette profession, il affirme que le fait d’être un homme ne lui a jamais posé problème. «Je n’ai jamais entendu de remarques négatives. Ni de la part de mes proches ni de mes collègues.»

Quant aux clients, les réactions ont tendance à différer selon leur sexe. «En général, les hommes n’abordent pas le sujet, raconte le Fribourgeois. Les femmes font, elles, plus souvent part de leur simple étonnement. J’avoue qu’être un homme, lorsqu’on est fleuriste, c’est aussi un atout marketing…»

A l’opposé des gros clichés qui peuvent coller à l’image de l’homme fleuriste, Hervé a consacré également cinq années de sa vie à l’armée suisse pour accéder au grade de capitaine. Et encore une fois, son métier s’est révélé un atout: «Je n’ai jamais entendu de remarques désobligeantes de la part d’autres militaires. Au contraire, cela a souvent amorcé des sujets de conversations passionnants!»

Texte © Migros Magazine – Alexandre Willemin

Texte: Alexandre Willemin

Photographe: Dom Smaz

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