20 juin 2018

Les fablabs, ces fabriques du futur

Un peu partout en Suisse, les Fablabs ont le vent en poupe. Ouverts au public, ces ateliers de réalisation numérique sont des nids à idées et à expérimentation. Plongée dans le fatras créatif de Renens (VD).

De gauche à droite: Richard Timsit, Marco Toja, Mark Phillip Loria et Sven Godo
Richard Timsit donne un coup de main à ses voisins de la start-up See Your Box (de g. à dr.: Marco Toja et Mark Phillip Loria) pendant que Sven Godo manipule les LED du Fablab depuis son portable (photo: Laurent de Senarclens).
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Un grand capharnaüm. Un désordre de câbles, micro-processeurs, pinces en tous genres, cartons à œufs empilés sur une étagère, chutes de bois qui dépassent de sacs en papier, établis où l’on peine à trouver un centimètre de libre et autres engins innommables parce que non identifiés.

Voilà ce que perçoit le visiteur béotien – qui pourrait être tenté de fuir aussitôt – en entrant dans le Fablab de Renens (VD). Soit 110 m2 de «random shit», comme l’indique malicieusement une étiquette sur une caisse. En fait, il vaut la peine de rester. Parce que c’est là, dans ces nouveaux espaces qui éclosent un peu partout en Suisse (voir encadré), que se développe une alternative à l’économie de marché, une autre forme d’organisation sociale:

Nous ne sommes ni un magasin ni des commerçants. On ne fait rien pour les autres, mais avec les autres.

Richard Timsit

Nous pratiquons le transfert de connaissances», explique Richard Timsit, informaticien et co-fondateur du lieu en 2013.

Autrement dit, les Fablabs – contraction de «fabrique» et «laboratoire» – sont des ateliers numériques ouverts à tous, des lieux de «bricolage du XXIe siècle», des incubateurs à idées, où le cœur des machines est sensiblement le même partout: imprimante 3D, appareil de découpe au laser, fraiseuse numérique et atelier électronique.

En vidéo ci-dessous: le dispositif de découpe laser du Fablab de Renens en action

C’est donc là, dans l’ancien bâtiment des Imprimeries Réunies Lausannoises, une friche industrielle qui bourdonne actuellement d’une trentaine de start-up, que le Fablab a installé ses pixels. Ce jour-là, trois jeunes hommes discutent autour d’une table, en faisant des schémas sur une feuille. «Dans ce lieu, il y a une vraie liberté d’expérimentation.

Quand j’ai besoin d’un oscilloscope ou d’un fer à souder, je les trouve ici!

Sven Godo

Alors, je viens pousser la balle un peu plus loin», explique Sven Godo, 30 ans, membre de l’association Fixme, un hacker space qui partage le même local que le Fablab. Cet ingénieur de gestion est un geek, un vrai, qui s’amuse à créer une «ambiance de pub albanais» en changeant la couleur des LED du plafond avec son smartphone.

La rencontre avec le public

Ainsi, lors des soirées Open Lab, les portes ouvertes du mardi, les gens viennent, plus ou moins nombreux. «Quatre à cinq à la fois, c’est déjà pas mal! Il faut passer du temps avec eux, les aider à faire. Ils ont une idée en tête, un petit croquis dans un carnet et posent des questions ou veulent apprendre à réparer un appareil», poursuit Richard Timsit.

L’imprimante 3D est très sollicitée par les divers créateurs (photo: Laurent de Senarclens).

Qui se réjouit surtout de voir débarquer un public de tous âges et de tous milieux, «transgénérationnel et transculturel»: designers, artistes, historiens, mais aussi simples amateurs de technologie, comme ce retraité de 82 ans qui avait acheté une imprimante 3D et voulait réaliser des portraits en relief de ses petites-filles. «À l’heure du tout connecté, les gens n’utilisent plus les objets qui les entourent. Au contraire,

les gens sont utilisés par les objets, sont dépassés par eux. Notre rôle est de leur rendre la main pour les aider à comprendre.

Richard Timsit

Victor Chaubert fait partie des habitués. À 30 ans, cet autre ingénieur de gestion a de la suite dans les idées. «Je suis en train de créer une start-up d’analyseurs d’hormones. Ici, il y a des idées, on partage le savoir, on discute des composants et je peux emprunter du matériel», explique-t-il en attendant que l’objet sorte de l’imprimante 3D: un serre-joint en biopolymère qui lui permettra de terminer son prototype.

Un prototype en matériel biopolymère de l’instrument servant à l’analyse du cortisol à moindre coût (photo: Laurent de Senarclens).

L’appareil imaginé, qui ressemble à un shaker avec un piston, permettra d’analyser le taux de cortisol, l’hormone du stress, à partir d’un seul cheveu. «Ce pulvérisateur existe déjà, mais coûte très cher. Je veux en faire une version low costque je pourrai vendre aux médecins pour des bilans d’hormones en cabinet. Ce sera moins cher pour tout le monde!», sourit le jeune homme en bermuda. Vingt minutes plus tard, Richard Timsit lui apporte le serre-joint, observe le résultat et discute avec le jeune homme des points à améliorer.

Une passion dévorante et contagieuse

Richard Timsit, Richard Timsit, co-fondateur du lieu (photo: Laurent de Senarclens).

Passionné par le partage de connaissances, Richard Timsit ne compte pas ses heures. Sûr qu’il est plus souvent là qu’à son tour, malgré ses 71 ans qu’il n’affiche pas – «Je vous ai dit que j’étais un robot…», sourit-il derrière ses lunettes. L’association (une soixantaine de membres qui cotisent Fr. 100.- par année, dont 40% de femmes et plusieurs bénévoles) tourne en grande partie grâce à lui. Il répond à tous ceux qui poussent la porte vitrée du local, répare les machines, débloque les fichiers…

Deux associés de la start-up See Your Box, à l’étage supérieur, ont justement un besoin urgent d’une gravure laser pour un prototype.  Mais le Fablab travaille aussi sur des projets collectifs, notamment avec des artistes, comme Catherine Bolle (lien en allemand), qui a créé une installation de tavillons en biopolymère.

«Tous les Fablabs ont une ambiance différente, certains sont plus techniques, en fonction des gens et du milieu environnant.

Ici, on est plus ouverts aux artistes. Mais on est tous en réseau, pas en concurrence.

Richard Timsit

Parmi les fidèles partenaires, l’Éprouvette de l’UNIL et le Foyer des aveugles, pour lequel Richard Timsit a aidé à la fabrication d’un plan de
bâtiment en relief. Sur une table s’entassent pêle-mêle des objets de laboratoire qu’on ne trouve pas sur le marché: mini-ressorts, bagues pour centrifugeuses, «plein de petites choses qui rendent d’immenses services».

Au premier plan, les éléments destinés à la construction d’une maquette du Foyer des aveugles (photo: Laurent de Senarclens).

Un vrai lieu de vie

Les cartons de pizza et les canettes empilées dans le coin cantine, coincé derrière une quinzaine de serveurs, parlent d’eux-mêmes: on vit ici, on y mange en phosphorant, on y reste parfois tard le soir. On s’y amuse aussi, comme le prouvent des anneaux en carton suspendus au plafond, qui servent de parcours pour drone.

Sûr que les Fablabs sont en plein essor et qu’ils représentent un enjeu énorme pour la société de demain. Le marché financier va-t-il s’en emparer? Pour l’heure, Richard Timsit est convaincu de l’importance de ces laboratoires citoyens: «C’est une chance pour l’avenir. Tout le monde va devoir changer son fusil d’épaule. Les Fablabs peuvent nous aider à consommer moins en utilisant mieux, voire à ne plus consommer du tout.

C’est une belle philosophie qui échappe à la rentabilité et au consumérisme.

Richard Timsit

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