25 août 2016

Ces petites maisons qui font les grands rêves

Venue des Etats-Unis, la mode des constructions réduites débarque en Suisse. Ce qui plaît à ses adeptes? Les prix accessibles et la possibilité de vivre plus près de l’essentiel.

André Gaspoz pose devant sa petite maison Tiny House.
André Gaspoz est maintenant décidé à aller habiter dans sa Tiny House.
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Les mini-maisons alimen­tent l’imaginaire des locataires. Surtout quand elles sont autonomes, écologiques et entourées de verdure. Venue des Etats-Unis, la mode du «small is beautiful» a commencé par essaimer en Europe, avant d’effleurer la Suisse. Où, tout à coup, on se prend aussi à rêver petit, mobile, compact. Un espace restreint, mais lumineux, et surtout à soi.

C’est très exactement ce projet-là que Pascal Cornu, entrepreneur à Cheyres (FR), a voulu attraper au vol. Et qui l’a amené à créer, en novembre dernier, son entreprise de construction Swiss Tiny House. A la carte, des habitations montées sur roues, qui conjuguent le minuscule avec l’écologique: 6 à 8 m de long sur 2,5 m de large pour un volume de 15 à 20 m2, suivant le modèle.

Bois de cèdre rouge, léger et solide, isolation en fibre de lin helvétique, toilettes sèches et cuisine au gaz, la Tiny se veut à la fois écolo et multi-usages: logement d’appoint ou résidence principale, food truck, annexe de jardin, atelier, à chacun d’y mettre le rêve qui lui convient.

Les gens en ont marre de payer des loyers exorbitants, ils ont envie d’habiter dans un cocon, de prendre un peu de repos et de recul par rapport à cette société qui tourne à 300 km/h»,

lance Pascal Cornu, qui ne s’attendait pas à un tel engouement du public. Quatre mini-maisons déjà construites et vingt-neuf seraient en com­mande… L’entrepreneur songe à engager de la main-d’œuvre et à agrandir ses locaux pour améliorer le rendement.

Un rêve accessible

«C’est un phénomène encore marginal, mais intéressant. Il y a un marché pour ce genre de constructions, qui permettent à des gens d’accéder à la propriété avec peu de moyens», observe Bruno Marchand, professeur de théorie de l’architecture à l’EPFL.

Pour acquérir une Swiss Tiny House, il suffit en effet de 30 000 à 60 000 francs (sans compter l’achat du terrain). Un rêve qui devient accessible. Et qui s’inscrit dans l’air du temps, entre le mythe de la cabane dans la forêt et le retour à l’essentiel prôné par la décroissance.

Ces constructions vont se mettre dans des lieux peu urbanisés. Ce sont des gens qui veulent s’installer dans une relation à la nature.

C’est un retour aux sources, à la cabane primitive dans la forêt», dixit Bruno Marchand.

Densification du territoire

Habiter petit et vert n’est pas qu’un fantasme de locataire, mais fait partie aujourd’hui de la réflexion des architectes, qui doivent trouver des réponses à la densification du territoire. «Jusqu’en 2010, la Suisse était connue pour avoir les surfaces de logement les plus spacieuses, mais le marché est en train de changer.

Le créneau luxueux s’est tari, les architectes doivent plutôt se demander comment transformer les appartements de 180 m2 en plusieurs logements.

La diminution des mètres carrés est une des grandes préoccupations du futur», explique Bruno Marchand.

Tout le défi consiste alors à donner le sentiment d’espace, même quand les mètres carrés sont limités. «La diagonale plutôt que la simple enfilade, les grandes baies vitrées ouvertes sur l’extérieur, il faut trouver des astuces pour garder la qualité des logements, malgré la diminution de l’espace», ajoute-t-il.

C’est exactement dans cet esprit qu’a planché le bureau d’architecte Bauart à Berne: un projet appelé «smallhouse», inspiré des «stöckli», ces annexes des fermes alémaniques. Des constructions modulaires en bois aux larges baies vitrées, entièrement préfabriquées en usine et installées en un tour de vis.

Une cinquantaine de ces petites maisons (75 m2 habitables) ont déjà été réalisées à ce jour, dont une dizaine pour la Suisse, réparties entre les Grisons, la région bernoise et la Suisse romande. «Le projet fait rêver, on a plein d’appels. Mais le prix, près de 300 000 francs, et surtout les lois sur la construction freinent un peu l’achat», répond Yorick Ringeisen du bureau Bauart.

Impossible de faire du low-cost

Voilà le hic: trouver un terrain à bâtir, une petite parcelle qui ne fasse pas exploser les coûts.

En fait, les contraintes sont telles, les normes thermiques si élevées, calquées sur les grandes lignes du développement durable, qu’il est impossible de faire du low-cost en Suisse...»,

ajoute Paul Humbert, architecte chez LVPH à Fribourg, qui a également conçu un prototype entièrement designé de petit gabarit (voir témoignage).

Alors, solution à la crise du logement et à la densification du territoire, la Tiny House? Pas vraiment.

La mini-maison ne résoudra pas le problème de la forte croissance démographique. Avec dix maisons sur 1000 m2, ça reste une densité assez faible»,

assène Pierre Imhof, chef du service vaudois de développement territorial. Visiblement, les maisons, qu’elles soient small ou tiny, sont de petites pistes de réflexion, pas la solution. Et pourtant, elles continuent de faire rêver.

«C’est vraiment fait pour déconnecter et profiter du paysage»

André Gaspoz, propriétaire de la première Tiny House en Suisse.

Elle est là, posée sur les hauteurs de Finhaut, à 200 m de l’arrivée du funiculaire d’Emosson (VS). Un mini-chalet de cèdre rouge monté sur roues, soit 15 m2 de confort minimal.

J’ai tout de suite été sous le charme. Le côté écolo, simple, il y a tout pour y vivre à l’année»,

explique André Gaspoz, propriétaire de la première Tiny House immatriculée en Suisse.

Mais pour l’heure, ce courtier en immobilier, 30 ans, n’y vit pas, mais a choisi de la mettre en location. Pour une nuit, quelques jours, une semaine ou plus. Avec sa cuisine, son espace séjour, ses toilettes sèches, sa mezzanine, elle peut accueillir jusqu’à quatre personnes. Et ils sont nombreux, ceux qui souhaitent tester la cabane en altitude, puisque tous les week-ends sont déjà réservés!

On voit beaucoup de gens qui aiment la nature, des familles avec enfants, des randonneurs qui font le tour du Mont-Blanc ou des amateurs d’expériences insolites.»

Là-haut, sûr qu’on est seul au monde, sans voisins ni pollution sonore. Et sans wifi non plus… «C’est vraiment fait pour déconnecter et profiter du paysage. Mais il y a des jeux de cartes et de dés», lance André Gaspoz.

Mais après y avoir passé plusieurs nuits, seul sous les étoiles, André Gaspoz envisage sérieusement d’y habiter.

Au départ, j’ai acquis cette Tiny House comme un investissement. Mais maintenant, je songe à y vivre.

Je suis d’ailleurs en train de regarder pour un emplacement.» Car la petite maison ne restera à Finhaut que jusqu’à fin septembre. Mais la difficulté consistera à trouver un accord avec les communes, qui bien souvent dirigent ce genre d’habitation vers les campings. Le jeune homme se verrait plutôt en plein pâturage, dans un hameau qui regrouperait, pourquoi pas, plusieurs Tiny Houses: «Oui, c’est un rêve à développer…»

Reste encore à trier les affaires, mais André Gaspoz semble décidé à faire le pas. «Vivre dans un petit espace, c’est une liberté, on est encombré de moins de choses.

Ce sont aussi des heures de corvée de ménage en moins et plus de temps pour les amis. C’est un autre mode de vie!»

«J’avais envie d’avoir mon petit chez- moi avec la nature en accès direct»

Virginie Glardon, employée dans une entreprise de construction.

Virginie Glardonen train de suspendre du linge entre deux arbres.
Virginie Glardon a envie de vivre avec son fils en pleine nature.

«J’ai vraiment hâte de m’y installer, je trépigne comme une petite fille», rigole Virginie Glardon, 39 ans, employée dans une entreprise de construction. Dans son petit appartement, à La Chaux-de-Fonds (NE), elle a déjà commencé à trier ses affaires, débarrassé des meubles, des habits, des jouets.

Puisque, à fin septembre, elle emménagera dans sa nouvelle vie, avec son fils de 11 ans, la chienne Tagada, la chatte Caline et le lapin Mustafa: une Tiny House de 6 m de long, 4 m de haut pour un volume de 20 m2.

J’adore tout ce qui est petit, j’avais envie d’avoir mon chez-moi avec la nature en accès direct.

J’aurai beaucoup d’extérieur, 120 m2 et une cabane de jardin.» Avoir un grand appartement derrière quatre murs en béton, non merci. Virginie Glardon préfère de loin les petites surfaces avec du vert autour.

Un changement de vie, qui s’accompagne aussi d’un changement de philosophie. «J’en avais marre de tous ces objets, les Lego, les jouets qui traînent dans un coin. Avoir moins de choses, ce sera peut-être plus facile à gérer.

Et j’avais envie d’inculquer d’autres valeurs que le matérialisme et la consommation à mes fils,

même si mon aîné vit la plupart du temps chez son père.» La réaction de ses enfants? Ils sont ravis, pour autant qu’il y ait un trampoline dans le jardin et le wifi…

Atteinte de fibromyalgie, maladie qui provoque des douleurs musculaires et des fatigues chroniques, Virginie Glardon espère justement alléger les corvées de ménage. «Le but, à terme, est que je puisse aussi baisser mon temps de travail, pour pouvoir profiter de tout ce que j’aime, mes enfants, mon cheval…» Lequel reste pour l’heure à l’écurie, puisque la jeune femme n’a pas encore trouvé le coin de verdure qu’elle escomptait.

J’espérais m’installer sur un terrain de la commune juste à côté de l’école de mon fils. Mais ils n’ont pas voulu.»

Elle a donc dû se rabattre sur une place au camping, en bordure de forêt, qui a l’avantage d’avoir déjà toutes les infrastructures. Eau, électricité, toilettes raccordées aux eaux usées (à ses frais), sèche-linge... pour un montant d’environ 250 francs par mois sans compter la taxe de séjour et le remboursement du crédit.

Sûr que Virginie Glardon est plutôt du genre à foncer dans ses rêves, l’esprit positif en bandoulière. D’ailleurs, sa «cubie», elle en a dessiné les plans de A à Z, a choisi l’emplacement de l’escalier, des mezzanines et a déjà acheté ses bacs pour faire un potager.

Elle n’exclut pas de trouver un jour un terrain dans le Val-de-Ruz pour y mettre sa ménagerie, sa Tiny et son cheval irlandais.

Et quand je serai à la retraite, qui sait, je sillonnerai peut-être la France avec ma maison.»

«On a le sentiment d’avoir plus d’espace»

Alvaro Diaz Bolado, ingénieur électronique.

Peu gourmande en énergie, cette mini-maison convient bien à Alvaro et à sa femme, couple à la sensibilité écolo.

«Ma femme a eu un coup de cœur, alors que la maison n’était même pas finie», lance Alvaro Diaz Bolado, 34 ans. Il faut dire que la maison, toute en bois anthracite à l’extérieur, est un petit bijou d’architecture: entièrement designée par le bureau LVPH à Fribourg, elle occupe à peine 35 m2 au sol pour un volume total de 75 m2.

En forme de lame coudée, avec ses pièces en enfilade et ses vues traversantes, sûr que cette construction combine les astuces: un salon en double hauteur, un maximum de fenêtres, un poêle à bois, une bonne isolation. «On a le sentiment d’avoir plus d’espace que dans notre précédent logement, alors que la surface est la même.

Et puis, on a un jardin et pas de voisins sur la tête.»

Pour le même prix qu’un appartement en ville, le couple a donc emménagé il y a deux mois dans cette location en pleine verdure, au bord de la Morges, dans un petit vallon de Chigny (VD).

Le plus difficile, c’est de la meubler. Aucun mur n’est droit, les angles ne sont pas à l’équerre. Du coup, ça demande un peu d’imagination»,

rigole le jeune homme, ingénieur électronique chez ViaSat. «Elle est parfois pensée pour être belle avant d’être pratique.

Il manque un peu d’espace de rangement, il n’y a pas de cave, par contre la salle de bain est immense…

Il faut être malin pour gagner de la place, mais on est habitués: en Suède, on habitait dans 50 m2!»

Une maison peu gourmande en énergie,- pompes à chaleur et toit végétalisé, qui va comme un gant à ce couple de sportifs et de voyageurs à la sensibilité écolo. «Avec mon domaine de spécialisation, il faut être prêt à bouger. Mais là, je pense qu’on va rester quelques années. On est bien, ici.

Et puis, on ne rêve pas d’une grosse baraque avec trois salles de bain. Il faut penser à l’empreinte écologique.»

Sûr que cette maison au milieu des arbres, avec ses fenêtres sans stores – «on se réveille avec le soleil» – a tout de la cabane au Canada. Ça tombe bien, Madame est Canadienne!

Texte: © Migros Magazine | Patricia Brambilla

Photographe: Mathieu Spohn